ADDENDUM du 15 novembre 2016 : Suite à quelques remarques fort pertinentes m’ayant été faites, je me permets de préciser que le domaine de validité de ce qui est exposé ci-après se limite aux cas :

  • des relations interpersonnelles égalitaires : pas de rapports de domination entre les deux personnes (ex. : deux hommes blancs cisgenres homosexuels, deux femmes noires transgenres lesbiennes, etc.) ;
  • et/ou des relations interpersonnelles, même inégalitaires, pour peu que la personne en position de domination soit suffisamment déconstruite pour tenir pleinement compte de la personne en position de dominée, afin de restaurer un maximum d’égalité dans la relation (ex. : une femme noire cisgenre hétérosexuelle et un homme blanc cisgenre hétérosexuel qui soit un véritable allié aux causes féministe, antiraciste, et à l’intersection entre ces deux causes).

Dans les autres cas, ce que cet article s’attache à critiquer peut être parfaitement compréhensible par mesure de prudence et de défense contre des comportements abusifs.


Cher-e-s ami-e-s lecteurices,

Imaginez une conversation entre deux personnes, X et Y. X confie à Y qu’iel est super content-e car il y a du soleil chez ellui. Suite à cette déclaration, Y a un mouvement de recul, se met à pâlir, et explique, gêné-e : « Ah, je ne me doutais pas du tout qu’il y avait du soleil chez toi. Écoute, je suis navré-e pour toi, mais chez moi il pleut, donc je crois qu’il serait préférable qu’il puisse pleuvoir aussi chez toi. J’espère que tu ne m’en veux pas. »

Un tel discours, de la part de Y, peut sembler totalement singulier. Il l’est, en effet. Et pourtant, c’est un discours très fréquent… non pas quand il s’agit de commenter la météo, mais lorsqu’il s’agit d’amour. Si X aime Y mais que Y n’aime pas X, alors si X confie à Y qu’iel l’aime, Y pourra avoir un mouvement de recul, se mettre à pâlir, et expliquer, gêné-e : « Ah, je ne me doutais pas du tout que tu avais des sentiments d’amour pour moi. Écoute, je suis navré-e pour toi, mais ces sentiments ne sont pas réciproques, donc je crois qu’il serait préférable que tu puisses m’oublier. J’espère que tu ne m’en veux pas. »

Mais, objectera-t-on, si X aime Y, cela n’implique-t-il pas une attente, une demande, un besoin, de quelque chose de particulier, de réciprocité, que l’on fasse certaines choses ensemble particulières ? Pas nécessairement.

On peut, certes, avoir « envie de », se dire que ça serait cool ou plaisant de faire ceci cela avec l’autre, mais accepter sans problème que ce ne soit pas le cas, réaliser que de toute façon, ça n’aurait aucun intérêt si l’autre acceptait de faire quelque chose avec nous juste pour nous faire plaisir, presque par pitié, que ça ne vienne pas aussi d’ellui-même… Si je propose un ciné à un-e ami-e, iel a le droit de refuser. Il n’y a pas lieu de se sentir rejeté-e. Le ciné, ça fait plaisir, mais on n’en a pas besoin. On ne va pas mourir parce qu’on n’y va pas avec cet-te ami-e. Peut-être sera-t-iel davantage disposé-e une prochaine fois après tout ? (sauf si on l’a harcelé-e ce coup-ci pour qu’iel nous accompagne, en gémissant et en se plaignant…). Peut-être que je peux aussi aller au ciné avec quelqu’un-e d’autre, ou y aller seul-e ? C’est pareil pour un baiser à pleine bouche, une promenade romantique, un massage sensuel, une partie de jambes en l’air, etc. (bon, OK, se faire un baiser à plein bouche à soi-même, ce n’est pas du gâteau, mais on peut faire un baiser à pleine bouche à quelqu’un-e d’autre que la personne à laquelle on avait pensé de prime abord).

On peut aussi être pleinement satisfait-e de la relation que l’on a avec l’autre, telle qu’elle est, voire sans envie de changement. L’amour, dans ce cas là, tiendrait davantage d’une certaine perception que l’on a de ce qui existe déjà, que d’une envie d’avoir ce qui n’existe pas ou pas encore. Un tel amour peut donc se vivre pleinement, même s’il n’est pas réciproque (ou du moins s’il n’est pas réciproque relativement à la manière dont on souhaiterait le manifester : quelqu’un-e avec qui j’aimerais avoir des relations sexuelles peut fort bien ne pas en souhaiter avec moi, et malgré tout m’aimer autant que je l’aime, sinon davantage). Ça a l’air révolutionnaire d’écrire ça, mais en fait c’est une forme d’amour très commune. En effet, j’aime la musique. C’est, je le sais, un amour désespérément unilatéral car la musique ne m’aime pas et je sais de source sûre qu’elle ne m’aimera jamais. Tant pis, ça ne m’empêche pas de l’aimer et d’être heureux de cet amour que je lui porte, même s’il n’est pas réciproque. Revenons à X et Y. Non seulement X peut se satisfaire pleinement de l’amour qu’iel porte à Y sans que Y n’ait à changer d’un iota son comportement envers X, mais mieux encore, X peut rétorquer à Y : « Ah, tu ne ressens pas d’amour pour moi, tu m’en vois navré-e, je suis désolé-e pour toi, c’est vraiment dommage pour toi », et ainsi opérer à un renversement copernicien des rôles habituels en matière de désolation !

Je crois qu’il faut cesser de craindre ses sentiments, et pour cela il faut cesser d’y voir un enjeu de « conquête » où il y aurait un risque de « perdre » et une petite chance de « gagner », et les gen-te-s à qui on les déclare doivent cesser de les voir comme une demande, qui attendrait une réponse, un positionnement, voire des positions. L’amour n’est pas une partie de Trivial Pursuit, de tennis ou d’échecs. Il n’y a pas à se poser la question de la stratégie gagnante. On s’en br… ! Quand on aime, on aime, et c’est tout. Et si l’autre n’aime pas, eh bien tant pis pour ellui.