Étant donné que l’on voit circuler un ensemble de préconceptions au sujet de l’anarchie relationnelle, il semble qu’une petite mise au point sous forme d’une liste d’idées reçues plus ou moins conformes à la réalité n’est pas inutile. Ce document a été créé initialement le 13 août 2016 dans un groupe Facebook consacré à l’anarchie relationnelle pour répondre à une proposition d’une amie qui souhaite garder l’anonymat.
Ce devait être initialement un travail collectif auquel chacun-e pouvait contribuer. Pour le moment, cependant, personne d’autre ne s’est manifesté-e.
Plusieurs personnes ayant lu le document d’origine m’ont demandé la permission de le citer ou de le reposter. Pour faire plus simple, je me suis dit que j’allais en faire un article sur mon blog. Cet article ne contient donc que mes contributions, mais je pense qu’il peut déjà être utile. C’est en tout cas ce que semble indiquer les demandes qui m’ont été faites…

  • L’anarchie relationnelle c’est accorder le même investissement (temporel, émotionnel, physique, etc.) à toutes ses relations.

INEXACT. Quoique cela puisse être vu comme une forme d’idéal, accorder le même investissement temporel, émotionnel et physique à toutes ses relations n’est pas possible. Tout au plus, on peut approcher égalité d’investissement relationnel, mais au mépris des envies, besoins, attentes, limites, etc. des personnes impliquées. C’est pourquoi, non seulement ce n’est pas un objectif réalisable, mais ce n’est pas non plus un objectif souhaitable. La personne A et la personne B peuvent être les plus à l’aise avec une relation impliquant de brèves entrevues espacées, peu de contacts physiques, etc. ; tandis que la personne A et la personne C peuvent être les plus à l’aise avec une relation impliquant de longs moments partagés ensemble, des câlins, mais pas de sexe ; quant à la personne A et la personne D, elles peuvent être les plus à l’aise avec une relation impliquant du sexe, avec des rendez-vous réguliers mais espacés, etc. Trois relations différentes, trois modalités spécifiques pour les vivre au mieux pour chaque personne impliquée. Le degré de satisfaction ou de frustration dans les relations ne dépend pas d’une valeur absolue d’investissement temporel, physique ou émotionnel, mais principalement d’une adéquation entre les attentes, les envies, les limites, etc. de chaque personne impliquée dans la relation (et secondairement de la capacité de gestion de l’asymétrie, lorsqu’elle se présente).
  • L’anarchie relationnelle c’est ne pas hiérarchiser ses types de relations.

EXACT. Ne pas hiérarchiser ses types de relations, cela veut dire par exemple qu’une personne avec qui on n’aura pas d’échanges de nature sexuelle et/ou amoureuse ne sera pas nécessairement (quoique elle pourra l’être) moins importante pour nous —selon d’autres aspects— qu’une personne avec qui on aura ce type d’échange, car les échanges sexuels ou amoureux sont des types d’échanges parmi d’autres, pas nécessairement et intrinsèquement supérieurs à d’autres types d’échanges, bien que pour une personne en particulier ou pour une relation en particulier (dans les faits ou dans la manière dont on l’envisage) les échanges de nature sexuelle ou amoureuse puissent effectivement occuper une place importante voire prioritaire (sachant que la culture dominante pose de fortes injonctions à l’amour au sens romantique du terme et au sexe ; alors que si on s’écoutait vraiment soi-même, peut-être découvririons nous que ces choses là n’ont pas tant d’importance pour nous, dans notre économie psychique personnelle).
  • L’anarchie relationnelle c’est de ne pas distinguer ses relations.

INEXACT. Chaque personne étant unique, chaque relation est donc unique. Par conséquent, chaque relation se distingue de toutes les autres. Ne pas distinguer ses relations reviendrait à les juger interchangeables et remplaçables, voire à ne pas tenir compte de leurs spécificités et à les traiter toutes de manière similaire. A l’inverse, l’anarchie relationnelle demande de négocier —implicitement ou explicitement— le contenu de chaque relation, afin qu’il convienne au mieux à toutes les personnes impliquées.
  • L’anarchie relationnelle c’est de ne pas distinguer entre des types de relations.

PARTIELLEMENT EXACT. Contester l’existence de différents types de relations au sein du continuum amitié-amour / platonisme-sexe fait sens, car il n’y a pas de différence de nature entre les interactions dites platoniques ou amicales et celles dites sexuelles ou amoureuses. Donc il est vrai que l’anarchie relationnelle ne fait généralement pas de distinctions entre types de relations sur la seule base de la présence ou de l’absence d’éléments de nature sexuelle et/ou amoureuse. Pour l’anarchie relationnelle, les interactions de nature sexuelle ou amoureuses ne se distinguent pas fondamentalement des interactions d’autre nature (elles peuvent s’en distinguer par ce qu’on met dedans en terme de signification, de croyances religieuses, de tabous moraux, etc. donc seulement par rapport à des considérations extérieures). Elles ne forment pas une classe à part. Entre une partie de Tétris et une partie de tennis, il peut y avoir au moins autant de différences qu’entre celles-ci et une partie de jambes en l’air. Autrement dit, pour l’anarchie relationnelle, le fait de considérer qu’une relation change nécessairement de statut (qu’elle passe de relation amicale à relation amoureuse par exemple) à partir du moment où on lui adjoint ou lui retire du sexe et/ou des sentiments amoureux ne fait pas davantage de sens que de considérer qu’elle change de statut à partir du moment où on lui adjoint ou lui retire des sorties au cinéma ou des promenades autour du lac… L’anarchie relationnelle peut se concevoir comme un refus de l’essentialisme touchant aux relations. De même qu’on ne dira pas : cette personne a un vagin, donc elle doit être douce, soumise, faire le ménage, avoir des enfants, porter du rose, etc.”, de même on ne dira pas : j’ai des relations sexuelles avec cette personne, donc nous devons passer le plus clair de notre temps ensemble, nous marier, avoir des enfants, nous acheter une maison et un labrador, etc.”. Néanmoins, l’anarchie relationnelle pourrait faire une distinction entre types de relations sur d’autres bases, si au moins un élément caractérisant un certain type de relation différait par nature d’au moins un autre élément caractérisant un autre type de relation.
  • L’anarchie relationnelle c’est pour les intellos, ça nie toute subjectivité et spontanéité.

PAS VRAIMENT. L’anarchie relationnelle —dans ce que je considère comme ses développements les plus poussés— nous incite à prendre conscience de nos véritables envies et besoins relationnels, par delà ce qu’une première impression superficielle peut indiquer, et à analyser le plus rationnellement possible si telle ou telle relation ou personne y correspond, par delà ce vers quoi une simple infatuation peut nous porter. Sachant que première impression superficielle et infatuation sont conditionnées par un formatage social et culturel, normatif et idéologique. Une telle démarche peut passer pour intello et négatrice de toute subjectivité et spontanéité. Toutefois, c’est ainsi que nous fonctionnons généralement dans la vie de tous les jours. Ainsi, imaginons que vous soyez avec quelqu’un-e à qui vous proposez du thé que vous venez de préparez, et que cette personne décline votre proposition en expliquant : il est vrai que j’ai soif et que j’adore le thé, je sais que tu prépares très bien le thé, et j’adore la variété de thé que tu utilises ; toutefois je suis au regret de décliner ta proposition car il manque la petite étincelle, le je-ne-sais-quoi qui me donne envie de boire cette tasse de thé là en particulier”. Un peu plus tard, quelqu’un-e d’autre propose à cette même personne une tisane en sachet qu’elle boit volontiers tout en expliquant : a priori, la tisane c’est pas trop mon truc, surtout en sachet, mais là, j’ai été séduit par le dessin sur la boîte”. Même s’il est évidemment hors de question de contester la légitimité du non-consentement dans le premier cas, du consentement dans le second, et de passer outre, il y aurait quand même de quoi être surpris par les motifs avancés… En général, nos (non-)envies et nos (non-)décisions reposent sur l’appréhension de caractéristiques objectives en rapport avec le type d’acte qu’il s’agit ou non de poser en référence à ces (non-)envies et (non-)décisions. Autrement dit, il sera question d’examiner en quoi l’état du monde qui résulterait de notre action (ou inaction) serait propre à satisfaire (ou non) nos aspirations réelles et profondes, ce qui suppose évidemment de bien connaître ces dernières, par delà un formatage social et culturel, normatif et idéologique. Pourquoi ce qui paraît juste normal dans le cas du thé (se baser sur la prise en compte de sa soif, de notre affinité pour le type de thé proposé et sur la manière de le préparer pour décider si on va ou non en boire) devrait apparaître comme du rationalisme étriqué si on le transpose aux relations intimes ?
  • L’anarchie relationnelle c’est « pas de règle ».

INEXACT. L’anarchie n’est pas l’anomie. Donc des règles, il peut y en avoir (même si elles ne figurent pas nécessairement dans un contrat écrit conclu devant notaire…). Le point important c’est que chaque règle peut être négociée indépendamment des autres (sauf évidemment s’il y a des liens logiques entre plusieurs règles). Il n’y a pas de contrat type clé en main qu’il s’agirait d’accepter en entier parce que « ça se fait », sauf évidemment si c’est ce que veulent vraiment les personnes concernées.
  • L’anarchie relationnelle c’est l’indépendance affective totale.

INEXACT. Certaines personnes ont du mal avec l’anarchie relationnelle, car elles semblent croire que cette dernière implique un total détachement vis-à-vis de toutes les émotions négatives qui peuvent nous traverser dans une relation (hormis celles qui résulteraient d’agressions, de menaces d’agressions ou de trahison d’engagement, bien entendu). De fait, nombre de personnes se revendiquant anarchistes relationnel-le ont tendance à adhérer à cette idée et donc à la colporter. Quelqu’un m’avait suggéré l’idée qu’il y a en fait deux types d’anarchie relationnelle et avait proposé de distinguer un « anarcho-capitalisme relationnel » d’un « anarcho-socialisme relationnel ». Un des principes de l’anarchie relationnelle c’est la non-hiérarchisation entre les relations de type amicales/platoniques et les relations de type romantiques/sexuelles, mais cette non-hiérarchisation peut être interprétée d’au moins deux manières différentes. Pour ma part, elle implique que mes amitiés et relations platoniques ont autant de valeur que mes amours et relations sexuelles. Mais certains personnes vont plutôt penser que leurs amours et relations sexuelles ont aussi peu de valeur que leurs amitiés et relations platoniques. L’anarcho-socialisme relationnel, ce serait donc traiter aussi bien ses amitiés / relations platoniques que ses amours / relations sexuelles. A l’inverse, l’anarcho-capitalisme relationnel, ce serait traiter aussi mal ses amours / relations sexuelles que ses amitiés / relations platoniques : « Bon, voilà, je sais que t’es déprimé-e en ce moment, mais je t’informe que je vais partir en Nouvelle-Zélande pendant un an pour voir Tartempion. T’as juste à accepter, c’est comme ça, et si tu souffres c’est que tu as un problème ». En gros. Mais, de même que l’anarcho-capitalisme est une imposture (le mouvement anarchiste historique a toujours été lié au socialisme), j’ai tendance à penser que l’anarcho-capitalisme relationnel est une imposture. Notre responsabilité affective ne se limite pas (même si c’est essentiel) à respecter le principe de non-agression avec nos partenaires et à respecter nos engagements auprès d’elleux. Elle implique aussi d’éviter toute conduite oppressive et de faire preuve de bienveillance. Semblablement, l’anarchie relationnelle n’est pas incompatible avec l’expérience voire l’expression de la tristesse, de la jalousie, de l’envie, de la souffrance, liées à des interactions que l’on aurait aimé avoir et qu’on n’a pas eu, qu’on aimerait avoir encore et qu’on n’aura plus (jusqu’à nouvel ordre tout au moins…). Elle n’est incompatible qu’avec l’expression intrusive de ces sentiments (c’est-à-dire de façon répétée et non-sollicitée voire pire : contre la demande des personnes à qui on les exprime) et avec le fait de tenir l’autre responsable des dits sentiments, et par suite de leur gestion. Car si la responsabilité affective va jusqu’à tenir compte des sentiments d’autrui, elle ne va pas jusqu’à les prendre en charge à la place d’autrui. Aimer quelqu’un-e présuppose qu’on évite de le blesser inutilement et injustement dans ses sentiments, qu’on cherche à l’aider au mieux de nos possibilités, mais ça ne présuppose pas qu’on se considère comme la cause de ses sentiments et donc comme le responsable (direct) de ces derniers. On peut être l’occasion par laquelle quelqu’un-e expérimentera tel ou tel sentiment. Mais cela ne veut pas dire qu’on est la cause de ce sentiment. De même qu’une porte non-fermée à clé peut être l’occasion d’un vol sans être la cause de ce vol.
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