PRÉCISION PRÉLIMINAIRE IMPORTANTE : Je suis un homme blanc cisgenre avec un passing d’hétéro. Le présent article reflète donc le point de vue d’un homme blanc cisgenre avec un passing d’hétéro sur cette question et ne saurait donc prétendre à l’objectivité ou à l’universalité. Le point de vue duquel on parle a toujours une influence sur ce que l’on dit. Cet article comporte donc probablement plusieurs biais (que vous pouvez me signaler afin que je l’améliore). Même si j’ai pris un certain soin à l’écrire afin d’éviter de tomber dans les biais les plus évidents, je ne peux absolument pas garantir qu’il en est exempt. Ne vous contentez pas de la lecture de cet article pour vous faire une idée sur la question. Je vous invite à lire notamment ce que des autrices féministes, des auteurs et des autrices racisé·e·s, ont pu écrire sur ce sujet. Le présent article s’adresse surtout à mes pairs et essaye de s’inscrire dans une démarche d’allié. Je ne sais pas jusqu’à quel point il y parvient, mais la bonne volonté est là. N’hésitez pas à me faire part de toute remarque que vous jugeriez opportune afin que je puisse l’améliorer.

Un certain nombre de féministes radicales [♦] m’ont déjà fait cette remarque que le polyamour serait une arnaque des hommes (comprendre : des hommes cishet) pour exploiter sexuellement le corps des (personnes perçues comme) femmes. C’est une remarque que j’avais trouvée quelque peu blessante, j’avoue, quand on me l’a faite. Une remarque qui me paraissait évidemment à côté de la plaque, puisque :

  • le polyamour n’implique pas nécessairement de relations sexuelles ;
  • le polyamour n’implique pas nécessairement de relations entre des hommes (cishet) et des (personnes perçues comme) femmes ;
  • le polyamour suppose que toutes les personnes concernées sont consentantes ;
  • le polyamour suppose que toutes les personnes concernées peuvent avoir également d’autres relations intimes.

[♦] Je n’ai rien contre le féminisme radical, bien au contraire. Ce mouvement, comme beaucoup de mouvements, présente une diversité d’opinions, et on y trouve donc des anti-polyamour… Elles sont cependant minoritaires à ce que je vois. Un plus grand nombre de féministes radicales ont une attitude neutre voire amicale envers le polyamour. Il me semble qu’il y a même davantage de féministes radicales elles-mêmes polyamouristes qu’il n’y a de féministes radicales anti-polyamour. Ce constat n’a toutefois aucune prétention scientifique et reflète seulement ma modeste expérience des féministes radicales. Un gros biais, dans l’affaire, c’est que j’évite de côtoyer de trop près des personnes qui pensent que quelque chose qui me tient à cœur est immoral… Toutes les féministes radicales ne sont donc pas anti-polyamour. Toutefois, il n’y a guère que chez les féministes radicales que j’ai vu ce genre d’opposition au polyamour. L’autre grand courant qui est le féminisme dit « pro-sexe » peut difficilement compter dans ses rangs des personnes anti-polyamour (à raison, certaines personnes de ce courant du féminisme préfèrent parler de « pro-choix », puisqu’il ne s’agit pas de dire que le sexe c’est forcément bien et que tout le monde devrait en faire, mais seulement de lever un certain nombre d’injonctions répressives au sujet du sexe).

Alors, qu’en est-il ? Le polyamour est-il une arnaque des hommes (cishet) pour exploiter sexuellement le corps des (personnes perçues comme) femmes ?

(Spoiler :

Non.)

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Source : polyamour.info

Je me suis rendu compte que la réponse n’était pas si simple que je le pensais…

Le polyamour peut être vecteur d’exploitation…

Après qu’on m’ait fait cette remarque, d’après laquelle le polyamour serait une arnaque des hommes (cishet) pour exploiter sexuellement le corps des (personnes perçues comme) femmes, on m’avait proposé quelques lectures (ceci notamment, que je connaissais déjà, mais dont je n’avais pas pris toute la mesure), et je me suis souvenu aussi de quelques discussions que j’avais pu avoir jadis, y compris avec des personnes polyamouristes, et notamment des (personnes perçues comme) femmes, souvent féministes qui plus est. Des discussions qui m’avaient un peu titillé car j’avais l’impression que ces personnes —en tant que polyamouristes— sciaient la branche sur laquelle elles étaient assises. Alors quoi ? Je ne comprenais plus rien… Cependant, au fil de mes lectures et discussions avec d’autres personnes appartenant à des catégories sociales opprimées (personnes racisées, transgenres, etc.) j’en suis venu à mûrir ma pensée à ce sujet, en même temps que je prenais conscience de la notion d’oppression systémique, et à me rendre compte que oui, dit comme ça, le polyamour n’est pas forcément la panacée qui va tou-te-s nous émanciper des rapports de domination et que, oui, les abus existent, oui le polyamour peut se transformer en polygynie-de-fait-par-défaut, oui le polyamour peut générer des inégalités, des laissé-e-s pour compte, etc. Et en fait, ça va donc même plus loin que la remarque initiale qui m’avait été adressée car les (personnes perçues comme) femmes ne sont pas les seules potentielles perdantes à ce jeu, c’est plus généralement toutes les personnes subissant des oppressions systémiques qui peuvent se trouver lésées (directement ou indirectement) par les personnes plus privilégiées, au sein du polyamour.

Concrètement, certaines personnes en position de domination peuvent instrumentaliser —et de fait instrumentalisent— le polyamour à leur avantage exclusif, et au détriment de leur(s) partenaire(s) (voir ici et ). Le pire c’est que souvent [♣] ces personnes font ça involontairement et sans bien s’en rendre compte, donc de manière passive ; et sans violer frontalement les principes du polyamour, c’est-à-dire en en respectant la lettre, à défaut d’en respecter l’esprit. Car en effet, tou-te-s les protagonistes sont consentant-e-s, n’est-ce pas ?… Oui, on peut dire ça, mais quel consentement est-ce ? Le vrai et plein consentement enthousiaste, ou un consentement par défaut, faute de mieux, parce que sinon ça sera pire ? Un consentement où chacun-e trouve un avantage à peu près équivalent, ou un consentement vicié où l’un-e augmente de +100 son état de bien-être pendant que l’autre évite de se retrouver à -10 ?

[♣] Souvent, donc pas tout le temps, pas forcément dans une majorité des cas (ça je l’ignore), mais… souvent, donc.

5675525_emo__27Au fond, je suis d’autant plus sensible à ce problème que je l’ai déjà vécu moi-même. Certes, je suis relativement privilégié du fait d’être un homme cisgenre blanc passant pour hétérosexuel, mais je subis d’autres formes d’oppressions : virilisme ; aphrodisme ; lookisme ; un tout petit peu d’âgisme comme je ne suis plus tout à fait de la première fraîcheur ; un tout petit peu de psychophobie aussi j’imagine, en raison de mon côté « zèbre » et de ma personnalité plutôt anxieuse ; un tout petit petit peu de capacitisme en raison de mes faibles compétences sportives et de ma forte myopie qui m’oblige à un port de lunettes qui cachent un peu mes superbes yeux (si, j’ai des superbes yeux, au moins ça ; c’est un fait objectif, et je défie quiconque de prouver le contraire ☺) ; un rien de classisme car fonctionnaire catégorie C ça ne fait pas rêver faut dire ce qui est… (Je suis bien entendu conscient que pour plusieurs de ces oppressions, ma situation est bien plus enviable que celle d’autres personnes : je ne cherche pas à attirer la pitié avec mon énumération, seulement à préciser les facteurs explicatifs). Du reste, mes « concurrents » ne sont évidemment pas les (personnes perçues comme) femmes… mais les autres hommes polyamouristes et gynéphiles. Ainsi, quoique le fait que je sois un homme perçu comme tel me confère un immense privilège par rapport aux (personnes perçues comme) femmes, cela ne me confère pas de privilège par rapport aux autres (personnes perçues comme) hommes (sauf s’il ne s’agit pas d’hommes au regard de leur identité de genre). Au sein de la classe des hommes cisgenres (et blancs, lesquels forment l’essentiel du pool qui m’entoure), je suis plutôt au bas de l’échelle. Pas forcément tout en bas, mais pas mal en bas quand même.

Alors je n’ai pas eu à subir vraiment de « choix par défaut » depuis que je suis polyamouriste pratiquant (ça c’était dans ma seule mais longue relation monogame-malgré-moi), mais plutôt un certain « défaut de choix », et je ne saurais dire si c’est mieux… Pas que j’ai du mal à trouver des personnes à mon goût dans la petite communauté poly : je ne suis pas bégueule et malgré son faible effectif, la communauté poly est suffisamment grande pour qu’il soit possible d’y trouver pléthore de personnes dignes d’intérêt. Qui plus est, même si les polyamouristes ont aussi chacun-e leurs limites en termes de relations intimes simultanées qu’ils/elles peuvent assumer (poly-saturation), ces limites (susceptibles de fluctuer) vont généralement au-delà du nombre 1… Non, si j’ai connu le « défaut de choix » c’est parce que je ne peux pas consentir tout seul dans mon coin, je ne peux pas vouloir pour les autres. Le consentement, ça se fait toujours à deux (pour une relation dyadique of course). Donc si on me dit « non » pour une relation intime, ou même si simplement on ne me dit pas « oui », ben ça ne pourra pas se faire quoi…

Tout cela fait que j’ai une tendance, qui plus est, à être timide, à ne pas faire le premier pas, ou difficilement, histoire d’éviter de me prendre des « râteaux » (faut dire ce qui est, ce n’est jamais très fun de se faire éconduire, et ça a tendance à impacter négativement la confiance en soi, alors quand on n’en a déjà pas des masses d’avance…). Et comme, malgré tout, de nombreuses (personnes perçues comme) femmes sont encore réticentes à faire les premiers pas, il est fort possible que je passe aussi à côté de nombreuses (personnes perçues comme) femmes à qui je plais et qui me plaisent, et avec qui on ne se confiera jamais cet intérêt réciproque…

Après, je ne suis sans doute pas le plus à plaindre (d’ailleurs j’expose des faits, j’expose mon vécu, je ne demande pas à ce qu’on me plaigne), car j’ai quand même des relations (émotionnellement et/ou physiquement) intimes avec des gen-te-s, et même des relations très satisfaisantes avec des gen-te-s tout à fait remarquables. Mais par rapport à mes pairs hommes polyamouristes blancs, cisgenres et gynéphiles, et nonobstant quelques biais éventuels d’appréciation que je ne peux pas totalement exclure, je trouve que cela reste rare quand je peux établir ce genre de relations avec des gen-te-s, que souvent ils/elles habitent loin, qu’on ne peut pas se voir souvent, etc.

Donc oui, je peux comprendre le malaise. Dans le polyamour, il peut y avoir un côté capitalisme de « laissez-faire », où les plus belles/beaux, les plus à l’aise, les plus tchatcheurs/tchatcheuses, etc. vont concentrer un maximum les « ressources affectives » (lesquelles sont finies, ne serait-ce que parce qu’il n’y a que 24 heures dans une journée…), pendant que les autres devront (peu ou prou) se contenter des « miettes ». Pour maximiser leurs chances de bénéficier des plus « grosses miettes », ces personnes pourront parfois être prêtes à faire toutes sortes de concessions, compromis, etc. pendant que leur(s) partenaire(s) obtiendra (obtiendront) exactement ce qu’il(s)/elle(s) voulai(en)t (ou peu s’en faut). Alors, c’est vrai qu’en monogamie, il se pourrait bien que même ces « miettes » n’existent pas, mais tout n’est pas qu’une question de valeur absolue d’épanouissement… Des rapports de domination se mettent en place. Les personnes ayant le plus de succès gagnent en « valeur sociale » et en confiance en elles, ce qui augmente encore leur attractivité. Les personnes ayant le moins de succès perdent en « valeur sociale » et en confiance en elles, ce qui diminue encore leur attractivité. En conséquence l’écart se creuse. Ça a même un nom : l’effet Mathieu, que j’ai découvert en parcourant cet article du blog « trolldejardin« , que je vous conseille de lire (l’article, mais aussi le blog !).

Au moins, en monogamie, on peut cacher son manque d’attractivité derrière l’impératif d’exclusivité, et son manque d’intérêt pour quelqu’un-e derrière un « désolé-e, mon cœur est déjà pris ». En polyamour, le nombre de relations intimes de chacun-e est la traduction directe du produit entre le pool de polyamouristes l’environnant, ses critères de choix, sa poly-saturation et son degré d’attractivité. La monogamie est aussi conçue par certaines personnes comme une sorte de « sociale-démocratie redistributive » relationnelle (ce qui peut se discuter). L’idée c’est que puisqu’on ne peut y avoir qu’un-e seul-e partenaire à la fois, alors forcément, une fois que la personne que l’on convoitait est prise, on est contraint-e de se rabattre sur son 2nd choix, puis sur son 3ème choix si le 2nd choix est pris aussi, puis sur son 4ème choix si le 3ème choix est pris également, etc. Et finalement, un peu tout le monde pourrait finir par trouver « chaussure à son pied ». Parfois j’en viens à me demander si ce n’est pas ça, au fond, la vraie raison de la monogamie : faire que chacun-e puisse avoir un-e partenaire romantico-sexuel-le (pas plus qu’un-e mais au moins un-e, et ainsi diminuer la frustration et la jalousie-envie), fournir des alibis aux refus et masquer socialement le manque d’attractivité… Parfois je repense même à ces mots de l’Église Catholique : « le mariage est le remède à la concupiscence », et me surprend à presque comprendre où ils veulent en venir… Il y a cependant un second remède à la « concupiscence » : l’anarchisme ! ☺

… lorsqu’il se réduit à du polyamour de fait.

Mais revenons à ces critiques du polyamour. Elles me semblent justifiées… mais en fait je crois qu’elles passent à côté du sujet, qu’elles ne correspondent pas exactement à ce que j’ai à l’esprit lorsque je parle de polyamour et que je tâche de le défendre. Car oui, je crois qu’il y a un malentendu sur le sens de ce mot.

Beaucoup de personnes semblent penser que :

Le polyamour est le fait d’entretenir simultanément plusieurs relations —physiquement et/ou émotionnellement— intimes avec le consentement informé de tou-te-s les partenaires et l’égale possibilité pour elles/eux de faire de même.

Et évidemment, ce polyamour de fait, s’il se trouvait qu’il soit requis pour qu’on puisse parler légitimement de polyamour, impliquerait que le polyamour serait quelque chose d’un peu élitiste, car nécessitant des capacités à relationner qui ne sont pas le lot de tout-e un-e chacun-e (sans que ça soit forcément de la responsabilité de ce-tte « tout-e un-e chacun-e » si il/elle ne possède pas ces capacités à relationner).

Cela n’est cependant qu’une partie de la définition… Une définition plus complète pourrait être la suivante :

Le polyamour est le fait ou le désir ou l’acceptation de l’entretien simultané de plusieurs relations —physiquement et/ou émotionnellement— intimes avec le consentement informé de tou-te-s les partenaires et l’égale possibilité pour elles/eux de faire de même.

Ce désir et cette acceptation peuvent être de nature émotionnelle et/ou intellectuelle. Et sur cette base, je propose de procéder au découpage suivant, en distinguant :

  • le polyamour de fait ;
  • le polyamour désiré/accepté émotionnellement (ce que j’appellerai à présent polyamour-orientation) ;
  • le polyamour désiré/accepté intellectuellement (ce que j’appellerai à présent polyamour-philosophie).

Le souci est que ces trois aspects peuvent être grandement dissociés. Or, n’avoir qu’un seul mot pour les trois est problématique. En effet, en stigmatisant le polyamour pour ne stigmatiser que le polyamour de fait déconnecté de toute considération éthique approfondie, on stigmatise l’ensemble. On stigmatise le polyamour-orientation et on stigmatise le polyamour-philosophie.

Réhabilitons dès à présent ces deux autres aspects.

Le polyamour-orientation.

Le polyamour peut être vu comme une orientation relationnelle comme une autre, à l’instar de l’homosexualité par exemple. Une personne n’est pas moins homosexuelle si elle n’a pas de partenaire à un moment. Il en est de même du polyamour-orientation. Il ne cesse pas de nous concerner parce qu’on n’aurait qu’un-e seul-e partenaire, voire pas de partenaire du tout.

En tant qu’orientation relationnelle, le polyamour-orientation n’est pas un choix. Il est donc non seulement vain et non-pertinent de le critiquer, mais également très oppressif de le faire.

On peut distinguer plusieurs niveaux dans le polyamour-orientation :

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Drapeau de la fierté polyamouriste.
  1. Certaines personnes (souvent qualifiées de poly-acceptantes ou poly-compatibles) se contentent d’accepter le polyamour de leur partenaire éventuel-le sans le désirer pour elles-mêmes. Elles peuvent donc jouir d’un bon passing de monogame.
  2. Certaines personnes peuvent ou non s’impliquer personnellement dans des relations polyamoureuses, selon les cas. Chez elles c’est une simple possibilité, mais qui ne comporte pas de caractère contraignant. Elles peuvent donc jouir aussi d’un bon passing de monogame.
  3. Certaines personnes vont désirer s’impliquer personnellement dans des relations polyamoureuses, mais pourront au besoin se contenter d’une relation monogame. La différence avec le cas précédent c’est qu’il manifeste une préférence marqué pour le polyamour, même si les relations monogames demeurent possibles. Là encore, un passing monogame est envisageable, mais plus difficile.
  4. Enfin, certaines personnes vont désirer exclusivement s’impliquer personnellement dans des relations polyamoureuses et ne pourront pas supporter un mode de vie monogame sans un grand sentiment d’aliénation et de souffrance. Dans ce cas de figure, le passing monogame commence à devenir très difficile.

A noter que quand j’écris « s’impliquer personnellement dans des relations polyamoureuses », je parle de relations où le principe d’exclusivité n’est pas posé. Je ne parle pas de polyamour de fait.

Le polyamour-philosophie.

Le polyamour peut être conçu comme une philosophie globale des relations interpersonnelles. Et cela va donc évidemment plus loin que le seul respect formel (le respect de la lettre) des principes contenus dans la définition du polyamour que j’ai donné (même si ces principes découlent de cette philosophie).

Il s’agit de défendre une acceptation de l’autonomie de chacun-e sur son propre corps. Une acceptation qui aille au-delà de « ne pas agresser », mais progresse jusqu’à « admettre dans son cercle relationnel », et même « admettre dans son cercle relationnel intime ». Pourquoi ? Ben tout simplement parce qu’il n’y a —toutes choses égales par ailleurs— aucun mal objectif causé à une tierce personne du simple fait qu’on va utiliser notre corps comme bon nous semble avec une personne pleinement consentante, au besoin de façon confidentielle (donc par exemple à l’abri du regard d’un-e partenaire romantico-sexuel-le, histoire de ne pas læ mettre mal à l’aise), et sans que cela occupe une quantité de temps qui pourrait être perçue comme déraisonnable s’il s’agissait d’une autre activité sociale comme aller boire un thé avec un-e ami-e. Une heure passée à boire le thé avec un-e ami-e, ou une heure passée à lui faire des câlins, ça reste une heure. Du reste, matériellement parlant, les activités interpersonnelles réprimées par la monogamie ne diffèrent pas fondamentalement d’activités interpersonnelles qu’elle permet. Par exemple : entre un bisou sur la main et un bisou sur la joue, il peut y avoir environ un mètre de distance ; entre un bisou sur la joue et un bisou sur les lèvres, il n’y a que quelques centimètres. Pourtant, le bisou sur les lèvres sera prohibé en monogamie à part avec læ partenaire légitime, tandis que les deux autres bisous seront admis avec d’autres personnes que læ partenaire légitime. Seules des conventions arbitraires séparent ces activités. Le sexe à proprement parler pourrait faire figure d’exception, en raison du lien entre cette activité et la procréation. Toutefois, cela fait bien longtemps que le sexe a été désolidarisé de la procréation. Faut-il revenir là-dessus ? Et je ne parle pas uniquement de contraception ou d’avortement. On n’est pas obligé de faire du pénis-dans-vagin (penis-in-vagina, dit PIV). L’impact émotionnel  ? Je suis loin d’être persuadé que le sexe créerait chez toute personne un lien tel que ce dernier ne pourrait s’envisager que comme exclusif. De manière générale, l’intensité émotionnelle n’est pas incompatible avec la pluralité des personnes avec lesquelles on vit cette intensité. Les exemples ne manquent pas : saut à l’élastique, mission humanitaire, confessions très intimes à un-e proche , etc.

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Alexandra KOLLONTAÏ née DOMONTOVITCH (1872-1952), femme politique socialiste, communiste et militante féministe abolitionniste… à qui l’on doit la première théorisation du polyamour (sous le nom d’amour-camaraderie) au début des années 1920.

Mais pour que cette autonomie ne soit pas un vain mot, pour que cette acception de l’autonomie ne soit pas une vaine expression, il faut s’en donner les moyens… C’est là que l’aspect « lutte contre les oppressions systémiques » fait son entrée en scène. Je considère qu’il n’y a pas de polyamour-philosophie sans une solide sensibilité (pro-)féministe (surtout pour les relations polyamoureuses « hétérosexuelles » évidemment), mais au-delà de ça, sans une solide mentalité anti-oppressions (anti-racisme, anti-cissexisme, anti-transphobie, anti-validisme, anti-aphrodisme, anti-lookisme, anti-homophobie, anti-biphobie, anti-virilisme, etc.). Ce polyamour-philosophie doit donc coïncider avec le second aspect de l’anarchie relationnelle que j’évoque dans cet article, et sans lequel cette dernière se réduit à du libéralisme relationnel. Le polyamour-philosophie ne déconstruit pas forcément les formes relationnelles, les types de relations, dans leur matérialité, mais il doit au moins déconstruire les systèmes oppressifs plus ou moins intériorisés qui empoisonnent le consentement et interfèrent dans l’appréciation de l’attractivité de telle ou telle personne pour soi-même. Il est vrai qu’il peut cependant difficilement le faire sans également remettre en question les formes relationnelles, les types de relations, dans leur matérialité, car ces dernier-e-s sont sous-tendues indirectement par les systèmes oppressifs. Par exemple, le couple romantico-sexuel classique est peu ou prou une invention du patriarcat. Expurger notre regard de sexisme, en tenir compte dans la demande et la vérification du consentement, ça revient donc à lutter un peu contre le patriarcat, au moins à son niveau, et donc à contester ses inventions, faites dans son intérêt. C’est pourquoi, en pratique, je considère que le polyamour-philosophie se ramène à l’anarchie relationnelle (en tant que philosophie également bien entendu ; car on pourrait pourquoi pas transposer notre triple distinction à l’anarchie relationnelle, et distinguer une anarchie relationnelle de fait [qui serait incluse dans le polyamour de fait], une anarchie relationnelle-orientation [qui serait incluse dans le polyamour-orientation] et une anarchie relationnelle-philosophie).

Remarquons que si la prise en compte de notre position et de celle d’autrui au sein de la kyriarchie au moment d’établir notre consentement revient à approfondir cette notion de consentement, afin de lui redonner tout son sens (plein consentement enthousiaste ; et pas seulement accord, concession, compromis, voire résignation), ainsi que (en partie)  la notion d’égale possibilité, pour nos partenaires, d’avoir d’autres partenaires (égale possibilité en fait et pas seulement en droit) ; en revanche, déconstruire la part d’influence des systèmes d’oppression dans notre appréciation de l’attractivité de telle ou telle personne, cela va bien au-delà, même si cela reste connecté aux principes de base du polyamour (ainsi, l’égale possibilité de fait d’avoir d’autres partenaires ne dépend pas seulement des attentes normatives en matière de conduite générale et de qui-fait-quoi au sein de la dyade considérée, cela dépend aussi du degré d’attractivité perçu par les autres).

Conclusion.

Nous avons donc dégagé 3 aspects au polyamour :

  • le polyamour de fait (qui est le plus connu) ;
  • le polyamour-orientation ;
  • le polyamour-philosophie.

J’insiste à nouveau sur le fait que ces 3 aspects peuvent parfaitement être dissociés. Pour ma part, j’ai longtemps été dans le polyamour-philosophie avant de prendre conscience que j’étais aussi dans le polyamour-orientation (vraisemblablement au 4ème niveau), puis ça ne fait que deux ans environs que je suis vraiment dans le polyamour de fait, et encore, pas tout le temps, et de façon somme toute modeste. Certaines personnes sont dans le polyamour-orientation et le polyamour de fait (ou même simplement ce dernier) sans être adeptes du polyamour-philosophie. Et là, c’est dangereux car la mécanique relationnelle propre aux relations polyamoureuses peut blesser des gen-te-s lorsqu’elle n’est pas alimentée par de hautes valeurs éthiques traduites concrètement.

Il me semble qu’il conviendrait de ne pas donner un poids équivalent à ces trois aspects. Actuellement on donne beaucoup trop d’importance au polyamour de fait, pendant que les deux autres aspects sont pas mal invisibilisés. Quand les « mass merdia » s’intéressent au polyamour, c’est presque exclusivement sous l’angle du polyamour de fait, et dans une optique un brin sensationnaliste. On y décrit copieusement les arrangements polyamoureux de jeunes gen-te-s « bien dans le vent », blanc-he-s/belleaux/bourgeois-e-s, apparemment cisgenres, éventuellement bisexuel-le-s —surtout les femmes ou identifié-e-s comme tel-le-s, parce que la bisexualité féminine, passée à la moulinette du male gaze, c’est toujours vendeur…— mais alors relativement hétéronormé-e-s.  Tout au plus, ces jeunes gen-te-s auront ce léger côté raisonnablement décalé, propre à satisfaire un certain besoin de « rebellitude » sans avoir à en supporter le coût ; mais essentiellement, ce seront des personnes « normales » (comprendre : plus ou moins normées). Les polyamouristes en situation monogame de fait [♥], ou pire les polyamouristes n’ayant « même pas » un-e seul-e partenaire, ça n’intéresse personne, leur expérience semble invalide. Et pourtant ils/elles existent ! Les polyamouristes « moches » (selon les critères normatifs en vigueur), handicapé-e-s, racisé-e-s, transgenres, etc. cela existe aussi (et plusieurs sont aussi des polyamouristes de fait, même si c’est plus difficile pour elles/eux), mais on n’en parle quasiment jamais (ou alors, pour certain-e-s d’entre elles/eux, ça va être sous un angle fétichiste / exotisé-e, je pense notamment aux personnes racisées et à certaines personnes transgenres… et le plus souvent ça sera dans des contenus n’ayant rien à voir avec le polyamour).

[♥] Je ne parle pas forcément que de celles/ceux « coincé-e-s » dans des relations monogames-malgré-elles/eux, mais aussi de celles/ceux qui se trouvent juste, comme ça, à avoir un-e seul-e partenaire, éventuellement polyamouriste d’ailleurs, à l’une ou l’autre période (plus ou moins longue) du temps.

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Exemple de traitement médiatique du polyamour. Non, ceci n’est pas une pub pour une marque de dentifrice, mais bien une illustration utilisée pour un article intitulé « Le ‘trouple’, un nouveau modèle de couple de plus en plus tendance ! », rien que ça !

Le polyamour de fait devrait être considéré uniquement comme l’instanciation concrète du polyamour-orientation et du polyamour-philosophie, rien de plus que la cerise sur le gâteau en somme. Le focus devrait être mis, d’une part, sur comment les polyamouristes-orientation vivent leur orientation relationnelle, indépendamment de leur situation relationnelle ; et je crois même qu’on devrait faire un effort de visibilisation des polyamouristes qui ne vivent pas dans une situation polyamoureuse de fait [♠]. Le focus devrait être mis également, d’autre part, sur les réflexions philosophiques et éthiques issues des polyamouristes-philosophes ; à nouveau de façon indépendante de la situation relationnelle des concerné-e-s, et en visibilisant particulièrement les polyamouristes ne vivant pas dans une situation polyamoureuse de fait [♠]. Aux polyamouristes de fait : un peu décence serait de mise. Oui, on sait que ça peut être grisant de vivre concrètement plusieurs relations intimes en même temps. C’est bien pourquoi s’étendre avec désinvolture sur comment on est trop joyeux/se d’avoir tant de partenaires depuis qu’on s’assume polyamouriste (et que, franchement, « tu devrais faire pareil ») a quelque chose d’indécent, par rapport aux autres polyamouristes qui n’ont pas forcément cette chance. Une autre de mes recommandations, que j’ai appliqué le long de cet article, c’est d’éviter d’utiliser le mot « polyamoureux/se » à toutes les sauces, et de préférer le terme « polyamouriste » lorsque l’on parle des personnes concernées par le polyamour-orientation ou le polyamour-philosophie. La racine « amoureux/se » dans « polyamoureux/se » laisse penser que les personnes concernées sont forcément amoureuses au moment où on les évoque, voire en relation amoureuse. Or ce n’est évidemment pas forcément le cas des polyamouristes-orientation et/ou des polyamouristes-philosophes. Qui plus est, cette racine « amoureux/se » est très connotée « amour romantique », ce qui tend à invalider / invisibiliser les personnes polyamouristes qui sont aromantiques et/ou romance-repulsive. Or ces personnes existent et elles sont aussi légitimes que les autres. Enfin, afin de contribuer à la destruction de la kyriarchie (et de son influence sur notre consentement et/ou nos motifs de choix de partenaires), il conviendrait, lorsque l’on parle de polyamour, de mettre le projecteur sur une plus grande diversité, de visibiliser les personnes « moches » (mochisées ?), racisées, transgenres, non-conformes dans le genre, intersexuées, handicapées, vieilles, neuroatypiques, obèses, maigres, poilues, etc.

[♠] A noter que certaines personnes ne vivant pas une situation polyamoureuse de fait peuvent vivre néanmoins une situation anarchiste relationnelle de fait.

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