Les aventures incroyables et trépidantes du

Toutou Rien.

Épisode 1 : Éponyme.

(conte à rebours)

Mikaël Mugneret

toutourienLe matin, quand il se réveillait, le Toutou Rien était d’emblée d’attaque et plein d’énergie alors que la fraction de seconde avant il était en phase de sommeil profond aux limites du coma. Après c’était l’heure de manger. Soit le Toutou Rien décidait de jeûner, soit il se faisait péter l’estomac en avalant 3 sacs de croquettes et 3 kg de pâté pour chien. Ensuite, le Toutou Rien allait se promener. Soit il avançait péniblement comme une limace, soit il courait comme un guépard. Sur son chemin, le Toutou Rien rencontrait souvent d’autres toutous. Certain·e·s étaient d’excellent·e·s ami·e·s à lui, sur lesquel·le·s il pouvait compter les yeux fermés. Les autres étaient des ennemi·e·s juré·e·s à abattre. Le Toutou Rien n’aimait se promener qu’en été, par +35°C, en plein Soleil, ou alors en hiver, par -15°C, quand soufflait la bise. Le Toutou Rien avait décidé de ne pas fonder de famille, car s’il avait dû avoir des chiots, il aurait fallu qu’il en ait au moins 10. On ne fait pas les choses à moitié quand on s’appelle Toutou Rien ! En général, le Toutou Rien était hyper joyeux. Heureusement d’ailleurs, car quand il n’était pas hyper joyeux alors il était hyper triste. Le Toutou Rien travaillait très dur, au moins 70 heures par semaine. C’était ça ou rien ! Le Toutou Rien travaillait dans l’informatique et la logique. C’était le meilleur spécialiste mondial en langage binaire. Si ça n’avait pas été le meilleur, ça aurait été le pire…

Beaucoup de gens disaient du Toutou Rien qu’il avait un comportement un peu bizarre… Mais le Toutou Rien il s’en foutait royalement de l’avis des autres ! Et puis s’il y avait bien un domaine où sa conduite faisait un large consensus et était jugée tout à fait normale… voire exemplaire, c’était celui de sa vie sentimentale et sexuelle !

En effet, le Toutou Rien avait un fiancé, qu’il aimait d’un Amour absolu, transcendant, mystique ! L’Amour avec un grand A ! L’Amour, le vrai Amour qui te prends aux tripes et t’élève au-dessus de la foule des manants, l’Amour cosmique, divin, fusionnel !

Le seul Amour réellement réel et véritablement véritable, d’ailleurs. Car comme chacun·e sait, ou bien l’Amour est comme nous venons de le décrire, ou bien, tout simplement, il n’existe pas, absolument pas.

D’ailleurs, le Toutou Rien avait eu un autre amoureux jadis. Dans les enthousiasmes du début, il avait cru l’aimer aussi, aveugle qu’il était à ses menus défauts. Mais un jour, le Toutou Rien s’était aperçu qu’il y avait eu un point de détail, un jour, dans sa relation à son amoureux qui, considéré sous un certain angle, ne lui convenait pas exactement. Il en avait donc conclu avec une certitude inébranlable qu’absolument rien ne lui convenait et ne lui conviendrait jamais chez son amoureux ; qu’il lui fallait par conséquent mettre un terme définitif et complet à cette relation amoureuse. En effet, un grand principe de philosophie toutourienne énonce : si une relation amoureuse ou un·e partenaire amoureux·se semble ne pas me convenir tout à fait à un instant T du temps, alors il·elle ne me convient pas du tout, ne m’a jamais convenu et ne me conviendra jamais.

De façon rétrospective, le Toutou Rien en avait conclu également avec la même force de conviction que ce qu’il avait éprouvé intensément jusqu’à lors (mais plus du tout ensuite) n’était absolument pas de l’Amour, qu’il s’était complètement leurré de fond en comble sur ses propres sentiments. Le Toutou Rien savait que si ce qu’il avait éprouvé n’avait pas été à 100% de l’Amour à l’état pur, alors ça n’avait pas été de l’Amour du tout, juste une vague illusion totalement sans intérêt et sans le moindre commencement d’importance. Il avait donc été bien normal de cesser séance tenante une telle relation qui n’avait de toute façon jamais vraiment commencé puisqu’elle n’avait pas été parfaite et que ses sentiments n’avaient pas été parfaits (ils avaient donc été inexistants si vous avez bien suivi…). En effet, un second grand principe de philosophie toutourienne énonce : si les sentiments que j’éprouve à un instant T du temps ne semblent pas tout à fait amoureux, alors ces sentiments ne sont pas du tout amoureux, ne l’ont jamais été et n’y seront jamais.

Heureusement, le fiancé du Toutou Rien lui convenait lui dans les moindres détails selon une absolue et admirable perfection ; ce qui est bien le minimum exigible en Amour avec un grand A ! (le seul, l’unique, le véritable d’entre les réellement réels qui existent véritablement selon le mode de l’existence).

L’idée de travailler une relation pour essayer de progresser vers un aplanissement des difficultés était étrangère au Toutou Rien. Pensez donc, il avait bien suffisamment de travail avec ses plus de 70 heures hebdomadaires de boulot ! Et puis cette idée aurait impliqué que la relation pourrait n’être pas d’emblée à 100% satisfaisante, qu’on avait le droit à l’erreur et aux tâtonnements, et autres hérésies…

Le Toutou Rien pratiquait lui la philosophie dite du Hochet, une sagesse antique inspirée de faits réels, quand un petit enfant réclame son hochet, et qu’après avoir un peu joué avec il n’en veut plus et le lance à travers la pièce de façon apparemment dédaigneuse. Mais là où l’attitude du petit enfant est spontanée et non-réfléchie, le Toutou Rien présentait l’immense mérite et supériorité d’une réflexion aboutie d’au moins 12 secondes et 26 centièmes sur ce sujet d’une profondeur sans égale.

Bien sûr, le Toutou Rien était à 100% dévoué à ses relations amoureuses, mais puisqu’une relation amoureuse n’en était une que si elle était d’emblée exempte du moindre ombrage, il s’ensuivait fort logiquement que le Toutou Rien n’avait pas à s’investir pour tenter d’améliorer une relation amoureuse qui n’aurait pas été à 100% fonctionnelle, car, par définition, si une prétendue relation amoureuse n’était pas à 100% fonctionnelle, c’est qu’elle n’existait pas du tout, purement et simplement. Or, en fidèle disciple (également) de Parménide, le Toutou Rien savait que l’Être ne peut en aucun cas être engendré à partir du Non-Être, en sorte qu’une relation amoureuse 100% fonctionnelle ne pourra jamais être engendrée de formes inférieures de relations prétendument amoureuses, lesquelles sont par définition équivalentes au néant.

Une relation amoureuse doit être une pure jouissance de chaque instant sans le moindre effort, le Toutou Rien en était convaincu. Le Toutou Rien avait beaucoup lu sur le consentement enthousiaste… et il en avait retenu ce qui l’intéressait ! Des esprits chagrins lui avaient signalé qu’il avait sans doute oublié que le consentement enthousiaste n’était pas qu’une émotion brute mais pouvait relever d’une délibération intérieure de la volonté, que l’Amour non plus n’était pas qu’une émotion brute mais aussi un engagement conscient sur la durée, et que par Amour on pouvait s’enthousiasmer pour le l’effort de communication bienveillante, franche et explicite nécessaire à l’approfondissement des envies, besoins, limites, etc. de chacun·e permettant la levée des obstacles relationnels en vu d’un bonheur plus complet et durable, ultérieurement. Mais le Toutou Rien n’en avait cure ! Pour lui, il avait déjà tout compris avant même d’avoir lu quoi que ce soit et il n’avait donc recherché que des confirmations.

La lecture ne lui apprendrait jamais rien, pensait le Toutou Rien, car soit on savait déjà tout ce que l’on devait savoir, soit on ne saurait jamais rien, puisqu’il n’y a pas de passage possible du Non-Être à l’Être ! C’était d’ailleurs ainsi que devait fonctionner toute relation amoureuse véritablement réelle et réellement véritable d’après le Toutou Rien : dès qu’on entre en relation, sans qu’aucune communication ne soit requise, nous avons la science infuse de cette relation qui imprègne notre cerveau par le seul jeu de la divination que permet l’intime connexion d’âmes de l’Amour. C’est ainsi que cela a toujours fonctionné et fonctionnera toujours. Cela est une vérité absolument sûre et certaine ! Elle a été démontrée de multiples fois par d’éminents théoriciens de l’Amour vrai et véritable avec un grand A. Des théoriciens tellement embarrassés de théorie qu’ils n’avaient pas le temps de la mettre en pratique. Mais n’allez pas dire que cela pourrait compromettre leurs conclusions ! Un théoricien digne de ce nom ne s’embarrasse jamais de pratique. La pratique, c’est bon pour le bas peuple, le monde des Idées est tellement plus réjouissant…

Un jour, le Toutou Rien avait exceptionnellement consenti à travailler dans le dialogue une relation… Mais cela l’avait profondément écœuré car ça n’avait même pas empêché cette relation de sombrer dans l’imperfection… (légère, soit, mais on ne répètera jamais assez à quel point les choses légères sont en fait lourdes et graves). Une terrible et tragique affaire de chapeau couleur turquoise alors que le Toutou Rien avait dit à son partenaire qu’il n’aimait que les chapeaux de couleur verte. D’après le partenaire en question, le turquoise était une nuance de vert, alors que pour le Toutou Rien il s’agissait clairement de bleu… Le Toutou Rien était profondément traumatisé car il avait pourtant consacré deux bonnes minutes à cet exercice de pur don de soi ! (très exactement deux minutes cinq secondes et quatorze centièmes).

Il arriva également au Toutou Rien d’être très profondément attristé un jour car il avait légèrement été attristé par une personne qui avait émis l’hypothèse d’une contradiction apparente dans ses principes. Pour le Toutou Rien, toute contradiction n’était forcément qu’apparente, car le monde ne peut pas fonctionner autrement qu’en tout-ou-rien.

Paul, tel était le prénom de ce contestataire, était un ennemi juré (à abattre donc) du Toutou Rien. Comment aurait-ce pu être un ami sur qui il pouvait compter les yeux fermés alors qu’il venait chercher à le déstabiliser ? Il fit remarquer au Toutou Rien qu’il n’était pas très cohérent pour lui de n’avoir qu’un·e seul·e amoureux·se à la fois : soit il devrait n’en avoir point du tout, soit il devrait en avoir autant qu’il est possible !

Jusqu’à présent, le Toutou Rien avait raisonné de la sorte : « Soit une personne P : ou bien j’aime P, et en ce cas cela signifie que je dois investir toute ma capacité d’amour sur P, en sorte qu’il me soit impossible d’aimer quelqu’un·e d’autre que P, ou bien alors je n’aime pas du tout P, et je n’investis donc aucunement ma capacité d’amour sur P ».

Mais Paul avait fait remarquer au Toutou Rien que celui-ci avait déjà plusieurs ami·e·s, et que l’amitié pouvait être considérée comme une forme d’amour. Par ailleurs, d’après Paul, la profondeur de l’amour pour quelqu’un·e était relativement indépendante du temps et de l’énergie qu’on lui consacrait, en sorte qu’il était donc possible d’aimer deux personnes autant sinon davantage qu’une seule. Aimer, d’après Paul, c’était en effet, aussi, savoir se retirer au moment opportun, afin de laisser l’autre souffler et profiter d’autres relations notamment (à commencer par la relation que chacun·e entretient avec elle·lui-même).

C’est ainsi que le Toutou Rien se convertit donc aux amours plurielles. Mais n’allez pas croire que Paul y soit pour quelque chose ! Le Toutou Rien avait déjà cette connaissance depuis le départ sinon il ne l’aurait jamais acquise, et seules les illusions du Devenir s’étaient évanouies… Le Toutou Rien ayant beaucoup pesté pendant un certain temps à cause de Paul : « Paul y m’emmerde ! Paul y m’emmerde ! », le Toutou Rien décida de baptiser ce mode relationnel « paul-y-emmerde » en mémoire de Paul, cet ami sur qui il pouvait compter les yeux fermés…

Et c’est ainsi que le Toutou Rien pu joyeusement découper les gens suivant un second clivage : il y avait déjà l’opposition entre les ami·e·s sur qui on peut compter les yeux fermés et les ennemi·e·s juré·e·s à abattre ; à présent il y aurait aussi l’opposition entre les gens qu’il aimait d’Amour avec un grand A (autrement dit l’Amour cosmogono-théologico-extatique à spasmes transcendantaux vibro-luminescents) et les gens qui le laissaient totalement de marbre (encore plus de marbre que le marbre lui-même, lequel peut espérer être un peu réchauffé par les rayons du soleil un après-midi d’été quand blondit la campagne).

Le Toutou Rien vit que cela était bon et se reposa de son œuvre. Il y eut ensuite un soir puis un matin. A l’aube, des moines héraclitéens découvrir le corps sans vie du Toutou Rien qui, pendant la nuit, était mort d’une rupture logico-mathématique. Il avait manifestement bouclé sans fin sur un paradoxe logique (peut-être un problème sorite d’après l’autopsie), et ce bouclage incessant avait ouvert un vortex dans l’espace-temps qui avait aspiré son esprit. Mais il n’était pas mort pour rien, car il avait eu le temps d’écrire un grand traité de paul-y-emmerde selon la méthode déductive.

Les moines héraclitéens qui ne sont pas réputés pour leur rigueur —même s’ils sont forts sympathiques et forts humbles— recueillirent et recopièrent ce grand traité sur 7 fois 7 générations, et de coquilles en fautes d’inattention, cela se transforma en petit traité de polyamour selon la méthode inductive.

Et au fond, c’est bien cela le polyamour : quelques grands principes, mais l’essentiel se découvre à tâtons loin de tout dogmatisme, et en se nourrissant des expériences des autres. La fluidité et la nuance, c’est cela qui lui sied le mieux. Car si c’est pour faire comme la monogamie (traditionnelle s’il vous plaît !), mais avec beaucoup plus de relations ; si c’est pour faire du polyamour avec des règles classiquement monogames ; oserais-je le dire : si c’est c’est pour faire de la poly-monogamie ; alors autant ne rien faire du tout, et rester à la mono-monogamie, car sinon on va droit aux poly-emmerdes… Et là c’est moi qui vais dans le tout-ou-rien, ce qui est sans doute le signe que notre aimable Toutou n’est pas tout à fait mort, et donc qu’il est bien vivant ! Donc, les ami·e·s, relativisez également ce funeste constat lui-même… Mais ne le relativisez pas trop quand même : il ne faudrait pas tomber dans le tout-ou-rien !

Ouaf ! ↔ ¬ ( ¬ Ouaf !)

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