Les aventures incroyables et trépidantes du

Toutou Rien.

Épisode 2 : La pénurie de je-ne-sais-quoi.

(conte ample à Sion)

Mikaël Mugneret

toutourien

Le 3ème jour, le Toutou Rien ressuscita d’entre les morts. Il ressuscita en un éclair, comme il convenait à un Toutou Rien ! Nous avons conté dans l’épisode précédent les grands principes de la philosophie et de la pratique toutouriennes dans ses aspects les plus généraux, et avons abordé ensuite la vie sexuelle et sentimentale du Toutou Rien en nous concentrant sur la seconde. Il nous reste à traiter de la première. Il faut dire que le Toutou Rien était absolument pudibond en matière de sexe depuis qu’il avait ressenti une certaine gène légère à en parler, il y a 8 ans, 3 mois et 7 jours, vers 14h46.

Mais sa mort, le passage par les enfers et sa résurrection avaient constitué un traumatisme propre à inverser sa pudibonderie, en sorte qu’à partir de son retour parmi les êtres de chair et de sang, le Toutou Rien avait parlé de sexe très librement, de façon régulière, massive, voire obscène.

Avant sa mort, le Toutou Rien ne séparait jamais le sexe et l’Amour-avec-un-grand-A, par fidélité à ses principes de totalité : le sexe sans Amour n’était pas du sexe et l’Amour sans sexe n’était pas de l’Amour. Mais pendant son séjour aux enfers, l’absence de corps lui avait bien posé souci ! Il continuait d’aimer d’Amour métaphysico-théologo-cosmolonigologique mystico-radiant… mais en même temps (pour paraphraser un certain Emmanuel M. souhaitant garder l’anonymat) il ne pouvait diantrement pas baiser, avec la meilleure volonté du monde. La moindre caresse lui était impossible… mais en même temps (re-coucou Manu), il faut dire qu’il n’en éprouvait pas spécialement un désir profond, ce qui en bonne logique toutourienne signifiait qu’il n’en avait pas du tout envie (voire même que la simple idée le répugnait).

En effet, le Toutou Rien avait toujours ou bien 100% de libido ou bien zéro libido. Mais surtout, le Toutou Rien avait toujours ou bien 100% de désir pour ses partenaires ou bien zéro désir.

Il en conclût donc ce qu’il savait déjà de toute éternité (cf. l’épisode précédent pour davantage de précisions sur la gnoséologie toutourienne) : le sexe et l’Amour-avec-un-grand-A sont séparables… donc ils doivent être séparés, dans tous les cas. On ne fait pas les choses à moitié quand on s’appelle Toutou Rien !

Un premier schisme se fit jour entre ses disciples, car certain·e·s, suivant l’évolution de la pensée toutourienne, reprirent la thèse selon laquelle sexe et Amour transcendantalo-menthe-à-l’eau-pouic-pouic-mystique devaient être formellement et rigoureusement séparés, pendant que d’autres, se réclamant d’un toutouriennisme primitif, pensaient que la seule option éthique et réaliste consistait à associer de façon systématique les deux. Plus tard, il y eut enfin les toutourien·ne·s de la synthèse, qui tâchèrent de dépasser cette opposition. Mais les autres courants, à l’unanimité, dénoncèrent avec véhémence ce qui leur apparaissait comme un abâtardissement préjudiciable de la pureté originelle de la pensée toutourienne… si bien que ce n’était plus du toutouriennisme tout court, et que c’était une grave et profonde erreur de s’en revendiquer, pour les adeptes de ce courant.

Après sa résurrection, le Toutou Rien décida d’enchaîner les plans culs régulièrement irréguliers à dynamique stochastique. En effet, après avoir baisé comme un dieu (ce qui était le minimum pour le Toutou Rien afin que ça présente le moindre plus petit commencement d’intérêt), il avait forcément un peu moins envie de baiser qu’avant de commencer, en raison de la période réfractaire. Cela voulait donc dire, en bonne logique toutourienne, qu’il n’avait plus aucun désir pour ce·tte partenaire et qu’il n’en aurait donc plus jamais.

D’ailleurs en avait-il vraiment déjà eu du désir pour ce·tte partenaire ? La question demeure entière : le Toutou Rien avait noté la réponse sur un morceau de papier. Mais on raconte que des extraterrestres en provenance de la galaxie d’Andromède s’en seraient emparés pour se dépanner en PQ. Depuis, deux écoles se sont créées et entre-déchirées : les antédésirant·e·s qui croient en l’existence d’un désir préalable et les nonantédésirant·e·s qui n’y croient pas.

Donc, disais-je, cette légère baisse du désir après chaque coït était un signe tangible qu’il n’y avait plus du tout de désir et qu’il n’y en aurait plus jamais… Il convenait donc de rompre solennellement cette relation. Avec perte et fracas si possible, car ça marque toujours plus le coup.

Mais quelques jours, semaines, ou mois après, le désir était souvent à nouveau présent… et là, il se passait quelque chose de proprement incroyable… Si cela tombait un jour pair, alors le Toutou Rien concluait avec logique : « Ainsi que je l’ai énoncé précédemment, je n’aurai plus jamais de désir pour ce·tte partenaire, donc ce désir n’est pas du désir, je crois simplement que ça en est, ha ha je ne me suis pas fait avoir ! ». Mais si cela tombait un jour impair, alors le Toutou Rien concluait avec logique qu’il avait en fait toujours désiré ce·tte partenaire, qu’il n’avait jamais dit le contraire, qu’il avait été mal entendu, mal compris voire même victime de menteurs·ses ou de manipulateurs·rices, que c’était l’autre qui avait rompu ou qui l’avait poussé à rompre…

En moins de temps qu’il en faut pour le dire, guidé par des principes de symétrie totalitaires, le Toutou Rien adopta également ce mode de fonctionnement pour l’Amour-avec-un-grand-A qui frissonne et qui bourdonne, qui fait le grand saut à l’élastique dans le vide intersidéral de la valse à mille temps de Jacques Brel.

Le Toutou Rien, en bon manichéen fier de l’être qu’il était, n’avait que du sexe complet. Par sexe complet, il fallait comprendre un coït, par tous les orifices disponibles, si possible en même temps (donc obligatoirement en même temps, puisque la logique modale toutourienne ne reconnaît que deux modalités : l’impossible et le nécessaire). Le sexe complet devait toujours durer 73 minutes précises, ce nombre étant le 21ème nombre premier et 21 étant le produit de 3 par 7, eux-mêmes premiers, entre autres vertus. Il devait se terminer par un orgasme simultané des deux partenaires. Le Toutou Rien avait longuement théorisé tout cela dans son célèbre Code de procédure sexuelle. (N.B. : un Code de procédure amoureuse a également été publié par le Toutou Rien dans le même esprit).

Seul·e·s les commentateurs et commentatrices de l’œuvre du Toutou Rien utilisaient l’expression « sexe complet ». Le Toutou Rien disait simplement « sexe », car d’après lui, le sexe était forcément complet ou bien ce n’était tout simplement pas du sexe et cela ne présentait strictement aucun intérêt. Et d’ailleurs, aucune interaction physique n’avait le moindre sens si elle n’était pas sexuelle ou à visée sexuelle. Amen.

Ainsi, ou bien une relation devait comporter du « sexe complet » ou bien il fallait absolument prohiber le moindre contact tactile ! Certain·e·s continuateurs·rices du Toutou Rien estimèrent cependant que des contacts simplement tactiles étaient envisageables au sein de relations par ailleurs sexuelles, et qu’elles pouvaient même être utiles, mais cela était un total dévoiement et une complète incompréhension du toutouriennisme originel !

Le Toutou Rien, de son vivant, dut faire face à une menace bien plus grave, celle des multidésirant·e·s. Cette école de pensée répandait l’idée infâme et hérétique selon laquelle le désir était tout en nuance et multifacette et que ses différents aspects pouvaient non seulement être séparés en théorie, mais aussi en pratique, et même —comble de l’hérésie— que cela pouvait être souhaitable voire bénéfique d’interagir physiquement avec les gens selon tout un nuancier fluide de modalités non-sexuelles, par les bisous, les baisers, les caresses, les câlins, juste dormir ensemble, dormir nu·e·s ensemble sans sexe, etc. Les multidésirant·e·s prônait l’idée absolument perverse suivant laquelle toutes ces interactions pouvaient être désirées pour elles-mêmes sans nécessairement aller jusqu’au sexe. Les multidésirant·e·s allaient jusqu’à attaquer de solides certitudes absolument fondamentales en défendant l’idée qu’il était possible et potentiellement épanouissant de s’engager dans des relations sexuelles sans coït, sans orgasme, sans éjaculation, sans se mettre la pression à aucun moment pour rentrer dans un schème prédéfini… Horreur ! Décadence !

Mais ce n’est pas tout car de surcroît, les multidésirant·e·s étaient tenant·e·s de l’hypothèse absolument effarante et absurde suivant laquelle le désir et les sentiments pouvaient revenir après être partis, qu’ils fluctuaient au cours du temps, qu’ils pouvaient évoluer petit à petit dans un sens comme dans un autre, plutôt qu’en tout-ou-rien… Cela était bien entendu en totale contradiction avec la sagesse populaire exprimée dans les formules bien connues comme : « c’est fini entre nous ! », « ce ne sera plus possible ! », « adieu ! », etc. parfois ponctuées de cris, de pleurs, de bruits de vaisselle qui casse, afin de traduire matériellement toute la tension dramatico-tragique de la rupture irréparable que se doit d’être toute rupture digne de ce nom… (la branche qui rompt ne revient jamais sur l’arbre !).

Le comble de l’infamie est que le meneur en chef de cette école de pensée n’était autre que ce scélérat de Paul (cf. épisode précédent), redevenu ennemi juré à abattre (statut qu’il n’avait en fait jamais quitté vous l’aurez compris…).

Tous les schismes qui vinrent ébranler le dogme toutourien n’étaient rien par rapport à cette terrible menace extérieure au toutouriennisme…

De nombreuses et sanglantes batailles, d’abord verbales, puis physiques, ravagèrent les deux camps sans que l’un prenne l’avantage sur l’autre… Mais pendant ce temps, les équipes de scientifiques des multidésirant·e·s élaboraient patiemment et avec acharnement ce qui devait être l’arme fatale qui allait faire tomber le règne de Toutou Rien Ier : la bombe à anti-je-ne-sais-quoi !

Toute l’ingéniosité de cette bombe c’est qu’elle utilisait le toutouriennisme contre lui-même. Elle annihilait le fameux je-ne-sais-quoi qui est responsable du truc-spécial dans l’attirance physique et romantique. Sans ce truc-spécial, l’attirance physique et romantique n’était plus tout à fait absolue. Elle devenait donc nulle et totalement inintéressante. Le phénomène était indétectable et causa beaucoup de panique parmi les troupes toutouriennes. D’un seul coup, sans que personne ne sache pourquoi, toutes les relations romantico-sexuelles cessèrent. Absolument toutes. Et elles disparurent absolument. Puisqu’elles n’avaient plus exactement autant d’intérêt, elles n’avaient donc plus d’intérêt du tout. C’était donc également la fin des interactions physico-émotionnelles un tant soit peu intimes, lesquelles n’avaient de raison d’être que par les relations romantico-sexuelles qu’elles préparaient et annonçaient. Des états généraux de crise furent organisés pour trouver une solution. Car bien vite, la frustration la plus abyssale avait envahi les corps et les cœurs.

Comme on pouvait s’y attendre, une majorité écrasante de toutourien·ne·s votèrent pour la capitulation et la dissolution de la Sainte Église du Toutou Rien, devant les yeux ébahis de stupéfaction du Toutou Rien lui-même !

« Je ne me rendrai jamais ! », s’exclama le Toutou Rien. « Je préfère être frustré et avoir raison ! La Vérité est Vraie, la Fausseté est Fausse ! ». Suite à ces paroles pleines de sagesse et de maturité, le Toutou Rien excommunia l’assemblée des parjures, et sans même lever officiellement la séance, il alla se réfugier dans la montagne avec le noyau dur de ses disciples… On raconte qu’une fois arrivé tout en haut, le ciel s’ouvrit, et le Toutou Rien, changé en éther lumineux monta jusqu’à lui tout en faisant des duckfaces pour épater la galerie…

Depuis, plus personne n’entendit parler de lui, mais prenez garde mes ami·e·s car je sais que son ombre plane toujours sur nous… Il revient dessécher nos cœurs et aspirer nos joies, en rendant compliquées les choses simples, en exigeant une perfection illusoire et inatteignable de nos cœurs, de nos corps et de nos esprits, qui nous coupe de la source vivifiante de l’amour avec un petit a… l’amour concret, modeste mais solide, fait d’attentions et de bienveillance, d’acceptation, de communication, de constance et de fidélité (au pluriel ! Oui c’est possible…) … car le je-ne-sais-quoi / truc-spécial se fane toujours un jour… Il est vain et triste de tout fonder sur lui, et de détruire de belles relations dont le seul tort est d’être marquées par la patine du temps et des épreuves… alors qu’en polyamour ces vielles relations faites de milles nuances et intensités de sentiments et de désirs peuvent parfaitement cohabiter avec les nouvelles rencontres qui nous excitent tant, et venir offrir un refuge de tendresse et d’affection vers lequel on se plaît de revenir comme à ses racines…

Comme me le disait récemment un ami :

« Je pensais qu’en polyamour il y avait davantage de pérennité envisageable dans les relations, mais pour le moment, même si je vis de beaux trucs, ça ne dure jamais… Pourquoi en amitié ça peut durer si longtemps et pas en amour/désir ? Alors que je ne mets pourtant pas beaucoup de pression (voire même pas du tout) sur mes relations… J’aimerais tant pouvoir vivre une ou plusieurs histoire(s) durable(s), me voir vieillir avec une ou plusieurs personne(s) à mes côtés… J’ai l’impression d’un mode de fonctionnement purement hédonistique et consumériste : à la moindre contrariété, hop, on éjecte, sans volonté réelle de surmonter les épreuves, comme si l’histoire qu’on avait vécu ne méritait pas qu’on s’investisse un peu pour essayer de la sauver, comme si elle n’avait aucune valeur. Ça me rend triste parfois. Je ne dis pas qu’il faut faire de l’acharnement thérapeutique relationnel… Mais bon, entre ça et ne pas ne serait-ce qu’un minimum croire à la relation, il me semble qu’il y a un bon dosage à trouver. »

Et à qui penserait que cela contredit l’anarchie relationnelle défendue dans ce blog, je dis que ça en est au contraire un accomplissement possible, et je renvoie à cet article, et notamment à la différence entre anarcho-capitalisme relationnel et anarcho-socialisme relationnel…

L’anarchie relationnelle, ce n’est pas l’anomie des inclinations instantanées… laquelle s’accommode parfaitement des mythes de la monogamie en série, contrairement à la perspective qui est proposée ici.

La séquentialité de la monogamie en série est souvent perçue d’un point de vue polyamoureux comme un pis-aller afin de conserver le principe de l’exclusivité… Avec ceci à l’esprit, il est assez clair que pratiquer du polyamour en série n’a pas beaucoup de sens… et ne constitue qu’un maigre progrès en terme de potentialités relationnelles et de développement personnel… Après, je sais aussi que déconstruire les vieilles habitudes instillées par la norme peut prendre plus ou moins de temps…

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