Les aventures incroyables et trépidantes du

Toutou Rien.

Épisode 3 : Grandeur et décadence de la normativine.

(Conte et Statères)

Mikaël Mugneret

toutourien

Considérablement réduit par la désertion du gros des troupes, gangrené par la frustration, divisé en de multiples sectes que ne venait plus rassembler la figure tutélaire de leur vénéré maître monté au ciel, le noyau dur des disciples du Toutou Rien était en bien piteux état.

Ils·elles se répartissaient dans des recoins de la montagne, à bonne distance les un·e·s des autres, ou séparé·e·s par des rochers, en groupes de 2 à 5 individus. Un grand nombre préféraient même rester seul·e·s.

C’était le cas de Dom, qui avait élu refuge dans le plus haut sommet de la montagne, et avait construit un grand laboratoire de recherche. Dom ambitionnait de trouver un remède afin de contrer la pénurie de je-ne-sais-quoi (voir épisode précédent).

Dom avait déterminé que le je-ne-sais-quoi était abondant dans l’alimentation, mais que pour pouvoir se fixer, il nécessitait un récepteur protéinique spécial : la normativine ! Il en existait de diverses qualités… La production de normativine était influencée par la conformité à la norme (au niveau physique, psychologique, social, comportemental, économique, culturel, etc.), mais ça Dom ne l’avait pas remarqué. Il·elle pensait que la forme de la normativine était le pur effet du hasard, un pur produit de l’intrasubjectivité égotique particulière et singulière (mystico-théologo-transcendental à cosmogono-psycho-de-profundis). Si bien qu’il·elle avait baptisé la normativine : la moimêmine. La bombe anti-je-ne-sais-quoi avait altéré le processus de production de la normativine, en sorte que cette dernière était devenue totalement incapable de fixer le je-ne-sais-quoi.

Après de longues recherches, Dom était parvenu·e à créer de la proto-normativine de synthèse dont la transformation cellulaire donnait une normativine au pouvoir fixateur redoutablement efficace (encore mieux que la normativine naturelle) et surtout inaltérable par les effluves de la bombe anti-je-ne-sais-quoi.

Avec l’empressement de sa découverte, il·elle plaça sa proto-normativine de synthèse dans les gigantesques cuves d’un avion bombardier d’eau et entrepris de survoler toute la région pour en asperger le reliquat de la clique toutourienne. Comme il·elle avait prévu largement trop de produit, qu’il·elle ne voulait rien gaspiller, et qu’il·elle se disait que la bombe anti-je-ne-sais-quoi avait peut-être fait des dégâts dans les populations environnantes, il·elle commença à arroser du précieux liquide les régions limitrophes. Et comme il lui restait encore de la proto-normativine de synthèse, qu’il·elle avait le cœur sur la main, et qu’il·elle se disait que son produit pourrait après tout remplacer avantageusement la proto-normativine naturelle, il·elle continua son déchargement sur l’ensemble du pays.

Ce que n’avait pas prévu Dom c’est que cette proto-normativine de synthèse n’était pas influencée par la conformité à la norme. Elle n’était pas davantage influencée par le hasard. En fait elle ne donnait qu’un seul type de normativine : le même pour tout le monde !

Et quand Dom revint sur la piste d’atterrissage et qu’il·elle descendit de son bombardier, ce qu’il·elle vit, il·elle ne s’y attendait pas du tout… Tout le monde, absolument tout le monde, était impliqué dans une gigantesque partouze de bisous, de câlins et de sexe avec tout le monde… Même les arrangements les plus improbables étaient présents. Il n’y avait absolument plus aucun discernement car cette présence massive de je-ne-sais-quoi chez tout·e un·e chacun·e engendrait une foultitude de truc-spécial (voir épisode précédent).

Dom considéra la situation un moment… et se dit qu’il fallait faire quelque chose, car cela pouvait devenir dangereux… Il est vrai que l’attirance ça avait toujours été quelque chose de foireux, et cela était bon. Mais bon, là, quand même, c’était abusé. Même des agneaux se mettaient à vouloir copuler avec des loups qui, après avoir fait leur affaire, se régalaient avec leur partenaire ! Pire encore : on avait vu des membres du parti socialiste poursuivre de leurs assiduités des personnalités politiques de droite, voire d’extrême-droite, ceci sans sourciller.

Dom retourna hâtivement à son laboratoire, dans l’espoir de réparer sa bêtise…

Après de longues semaines de recherches, il·elle fit une étonnante découverte. Apparemment, l’attirance entre les êtres pouvait se faire sans normativine, je-ne-sais-quoi et truc-spécial… Le système normativine-je-ne-sais-quoi-truc-spécial inhibait en fait un autre système d’attirance plus primitif et s’arrogeait ainsi une sorte de monopole.

Dom avait fait cette découverte en analysant une espèce très rare d’animal : l’anarel. Les anarels étaient en effet dépourvus de normativine, ce qui ne les empêchait pas de relationner de diverses façons. Leurs lointains ancêtres s’étaient débarrassés de la normativine au cours de leur évolution.

Dom décida d’injecter de la normativine à quelques anarels. Aussitôt, une violente production d’anticorps anti-normativine eu lieu. Il·elle recueillit ce précieux sérum en quantité abondante et le déversa dans la source du fleuve Gnosis qui irriguait tout le pays.

En quelques jours, tou·te·s ses habitant·e·s avaient assimilé les anticorps, lesquels détruisirent une à une la normativine.

Dom alla observer les effets… Ça avait l’air beaucoup mieux par rapport à la situation précédente, mais il·elle observa des comportements des plus étonnants. Ainsi, par exemple de bizarreries :

  • Les gens étaient motivés à se parler lorsqu’ils avaient des choses à se dire, des conversations qu’ils jugeaient intéressantes et agréables, au lieu de se baser sur la couleur de leurs chapeaux ou la façon de nouer leurs lacets, comme il se doit.
  • Semblablement, il arrivait très fréquemment qu’on trouve des gens qui jouent ensemble aux échecs, au scrabble, à la belote, pour la seule raison qu’ils trouvaient que leurs partenaires de jeu jouaient bien, respectivement, aux échecs, au scrabble, à la belote. Normalement, on joue aux échecs avec les gens parce qu’on partage leur goûts alimentaires. Pour le scrabble, c’est généralement la façon de danser la salsa qui est décisive. Enfin, pour la belote, c’est plus compliqué mais le ton et la puissance de la voix quand on crie « Hyaaa ! » est prépondérant.
  • Enfin, les gens entamaient des relations sexuelles entre eux lorsqu’ils étaient de bons amants attentionnés et empathiques capables de donner beaucoup de plaisir à leur partenaire, au lieu de se baser sur la façon d’occuper l’espace physique et sonore, le culot, la carrure (pour les individus mâles) ; la jeunesse, la taille de la poitrine, l’absence de pilosité axillaire ou guibollatoire, la présence de maquillage-mais-pas-trop (pour les individus femelles) ; le style vestimentaire, la conformité aux codes genrés, la minceur, le statut social, le souvenir-d’enfance-de-la-mère-Michelle-qui-a-perdu-son-chat ou plus généralement la correspondance avec les critères esthético-proutesques définis par le Toutou Rien dans le livre IV, chapitre 6, paragraphe 116 du Code de procédure sexuelle (voir épisode précédent).

Dom était profondément dépité·e : les motifs traditionnels de relationner n’avaient strictement aucun rapport avec les modalités de relation envisagées, ils étaient donc parfaitement indispensables…

Comment allait-on faire, maintenant que les gens relationnaient entre eux parce qu’ils étaient objectivement compatibles et seulement pour ça ?

C’était bien trop terre à terre et rationnel, cela risquait de donner des relations saines et durables, sans frustration, oppression ou déception, donc mortellement ennuyantes, puisque, comme chacun·e sait, la joie et l’épanouissement c’est mortellement ennuyant. Il vaut bien mieux des conflits, des incompréhensions, de la tristesse…

L’association des poète·sse·s maudit·e·s écorché·e·s vifs·ves envoya d’ailleurs une délégation faire un sit-in devant le laboratoire de Dom : ils·elles étaient fortement mécontent·e·s d’avoir été privé·e·s de tout motif de mécontentement. « Maintenant, s’émouvoir pour quelqu’un·e est devenu aussi évident et naturel que de s’émouvoir devant un coucher de soleil parce que c’est beau ou pour un chaton angora parce que c’est mignon, c’est inadmissible ! De quoi va-t-on se plaindre à présent ? », confia læ porte-parole de la délégation.

Chacun·e sait à quel point les couchers de soleil ou les chatons angora sont des réalités froides et visqueuses, mécaniques et desséchées, ce qui était bien la preuve de la déshumanisation robotique qui avait été subie depuis l’éradication de la normativine.

Dom était sur le point d’abandonner, ses recherches tournaient en rond… quand soudain il·elle eut l’idée de génie ! Il·elle alla rencontrer la délégation de l’association des poète·sse·s maudit·e·s écorché·e·s vifs·ves qui était toujours en train de faire son sit-in, et leur annonça triomphalement : « Mes cher·e·s ami·e·s, j’ai trouvé de quoi vous allez pouvoir vous plaindre à présent : du fait même de ne pas pouvoir vous plaindre ! ». L’assemblée écarquilla les yeux et resta silencieuse, visiblement conquise par tant de profondeur d’esprit, et se dispersa. Quelques mois plus tard, après un dur labeur, l’association avait trouvé moyen de pondre un nouveau recueil de poèmes maudits et écorchés vifs : De l’inconvénient de n’avoir pas d’inconvénient.

Quelques années s’écoulèrent. Dom fit un constat merveilleux et inespéré. Le taux d’anticorps baissant dans le sang, de la normativine, passablement atténuée, commença à se reformer en petite quantité. C’était insuffisant, cependant, pour présenter un impact négatif sur l’attirance en absence de je-ne-sais-quoi ou pour que la norme présente un effet décisif sur sa fixation de je-ne-sais-quoi.

Deux systèmes complémentaires d’attirance se mirent donc en place :

  • un, basé sur la compatibilité objective entre les êtres ;
  • et l’autre, basé sur le what-the-fuck.

Seul le premier système pouvait inhiber l’attraction, si bien qu’en cas de non-compatibilité objective qui n’était toutefois pas une incompatibilité majeure, l’autre système pouvait parfois prendre le relais et initier une attirance. Ainsi, deux êtres que rien ne prédestinaient l’un pour l’autre pouvaient s’unir dans une illusion de compatibilité, jusqu’à ce que cette illusion disparaisse pour les mêmes motifs what-the-fuck qui l’avaient fait naître. Évidemment, comme ça n’apparaissait ou ne disparaissait pas toujours en même temps chez les deux, ça pouvait engendrer une certaine tristesse, un certain manque, une certaine frustration, ce qui enthousiasma proprement les membres de l’association des poète·sse·s maudit·e·s écorché·e·s vifs·ves qui étaient friand·e·s de ces histoires bancales qui commençaient et/ou finissaient mal… Cela dit, il leur fallu un temps de réadaptation malgré tout, car ils·elles avaient passé des années à exprimer leur profond dégoût pour des relations interpersonnelles qui ne leur donnaient aucun motif de dégoût. Un nouveau sit-in failli être décidé, mais à une voix près il fut rejeté en AG.

Dom se trouva requinqué·e d’énergie face à ce constat. Un dosage correct d’anticorps pouvait donc concilier les avantages perçus des deux systèmes d’attirance… Il entreprit de créer des dosettes de sérum bien calibrées au niveau de leur contenu, à injecter selon une posologie rigoureuse. Mises en vente par Dom, les dites dosettes s’arrachèrent comme des petits pains véganes sans gluten et sans arachide.

Dom termina sa vie dans le luxe et la luxure. C’est ainsi qu’apparu le prénom « Dominique ».

Les anarels continuèrent de relationner en se passant totalement de normativine… quoi qu’on ait pu en dire en raison de l’apparition de plus en plus nombreuses d’individus mutants. Ils·elles formèrent un gouvernement de coalition avec les multidésirant·e·s (voir épisode précédent).

L’héraclitéisme (voir premier épisode) fut promu métaphysique d’État. La Sainte Église Toutourienne vota à l’unanimité son auto-dissolution dans l’acide et ses membres se firent embaucher par Dom pour assurer le marketing, le commerce et le service après-vente des dosettes calibrées de sérum anti-normativine.

L’association des poète·sse·s maudit·e·s écorché·e·s vifs·ves changea son objet social pour se reconvertir dans le toilettage des chatons angora au soleil couchant tout en écoutant Lautréamont en audio-book.

Puis, 7 ans, 7 mois, 7 jours plus tard, à 7h07, par accident, un vaisseau spatial en provenance de la galaxie d’Andromède percuta violemment la planète, qui explosa, et tout le monde mourut.

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THE END—

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