… et au sein des autres systèmes d’oppression.

Sans qu’il soit question de nier le consentement des individus, il n’est pas interdit de s’interroger de façon efficace et concrète sur ce qui le détermine, afin de revenir à nos véritables aspirations. Cela implique une prise de recul par rapport aux conditionnements normatifs. Un tel travail peut être mené par l’entremise de lectures, réflexions, introspections, méditations, expérimentations… Il n’y a pas forcément une « recette de cuisine » à suivre. C’est l’expérience de la vie, avec audace, et une habitude de questionnement hors des sentiers battus qui va peu à peu conduire à détoxifier nos appétences ainsi que la manière de les exprimer.

Notre rapport habituel aux animaux dits « de compagnie » me semble riche d’enseignements sur les déterminants normatifs de notre rapport à autrui. La plupart des gens caressent et câlinent spontanément chat·te·s et chien·ne·s, alors que, bien entendu, ils n’éprouvent pas d’attirance romantique et/ou sexuelle pour eux·elles… Ce genre d’attirance n’est donc aucunement un prérequis pour fournir certains biens affectifs, relatifs à la tendresse et/ou à la sensualité.

Besoin de câlinsPourquoi ne caresse-t-on et ne câline-t-on pas avec autant de naturel et de spontanéité nos pair·e·s humain·e·s ? La question mérite d’être posée. On pourrait mettre en avant le fait que nous sommes soucieux de respecter un consentement clair préalable pour les êtres humain·e·s, et que cela semble moins s’imposer à nous avec les animaux non-humains (comment l’exprimeraient-ils d’ailleurs ?). Certes, mais quand bien même ce consentement est assuré, nous demeurons globalement réticent·e·s. Les corps humains sont-ils (sauf exceptions) d’aspect forcément moins « mignon », doux, confortable, avenant que le corps d’un cocker, d’un labrador, d’un angora, d’un siamois, etc. ? Bien sûr que non. En revanche, les êtres humain·e·s, au contraire des animaux non-humains, font société avec nous. C’est-à-dire qu’ils·elles s’insèrent dans un système complexe de rapports de domination et de subordination, de compétition, d’intégration et d’exclusion, de relations oppressives, d’injonctions aliénantes… dont nous sommes également partie prenante.

Prenons le cas des relations femmes-hommes. Toutes choses égales par ailleurs, si une femme propose un câlin à un homme, ça ne sera que très rarement considéré comme un acte anodin jugé en dehors de toute grille interprétative et injonctive patriarcale (comme pourrait l’être un câlin à destination d’un chat). Le câlin sera sexualisé. Il sera jugé comme une invitation à progresser dans un rapprochement physique qui devra déboucher sur un coït à un moment (selon l’escalator relationnel). Car d’après les normes patriarcales, l’homme a toujours un désir voire un besoin de sexe, avec le plus de femmes possibles, et la femme ne doit pas exprimer clairement son désir mais envoyer des signaux. Sinon elle sera considérée comme une « pute » ou une « salope ». Enfin, il n’existe pas d’entre-deux relationnel : soit on est ami·e·s et en ce cas on limite le toucher à la bise ou à une vague accolade tout au plus ; soit c’est qu’on veut une relation de couple ou un plan cul (mais d’après la culture sexiste, les femmes qui se respectent ne veulent pas de plan cul, c’est un truc d’hommes).

Nude woman at Burning man 2009 3D’une certaine façon, on comprendra donc bien qu’une femme qui veut être tranquille et qui n’est pas attirée romantiquement voire sexuellement par un homme s’abstienne donc de lui proposer un câlin (ou d’accepter un câlin de sa part). C’est un mécanisme de défense légitime.

Mais le mieux serait un monde où ce genre de protection ne serait pas requis, et où les biens affectifs pourraient circuler librement, spontanément, naturellement, dans une grande amplitude de nuances et de degrés, sans donner lieu à des injonctions ou à des interprétations normatives.

Comme la société ne changera pas du jour au lendemain juste parce qu’on va le dire, il est important, dans un premier temps, de tenir compte des structures normatives, afin de les contourner et de les court-circuiter. Cela permettra d’ailleurs de contribuer à construire cette nouvelle société sans oppressions systémiques. Tenir compte des structures normatives de la société, ce n’est pas changer qui on est, c’est au contraire renouer avec son vrai soi, débarrassé·e des obstacles qui s’interposent entre soi et autrui, mais aussi entre soi et soi-même ; ce n’est pas (encore moins) changer les autres, c’est au contraire les prendre en compte dans notre agir, selon leurs conditions d’existence, et les accompagner dans l’entreprise de renouer aussi avec leur vrai soi, si et seulement si ils·elles en forment le souhait (cela implique donc quand même une sensibilisation préalable sur ce sujet…).

Ainsi, dans l’attente de ce nouveau monde, mais aussi pour travailler à sa construction, il demeure possible de créer des relations sécurisées (safe) où cette libre et fluide circulation des biens affectifs est déjà envisageable. Elles reposent sur une pratique par laquelle on prend le temps de se connaître (soi-même et autrui), d’exposer honnêtement ses valeurs et motivations, en adoptant une communication bienveillante, franche, et explicite. De véritables ilots safe peuvent être créés qui ajoutent à ce qui précède un cadre avec des règles mises en place, ainsi que des personnes responsables de veiller à leur respect.

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