Je remarque que beaucoup de polyamoureux·ses, pour parler des personnes avec qui iels sont en relation intime utilisent le mot « amoureux·ses ».

Je n’ai pas fait d’étude sociologique poussée, mais il me semble, sur la base de mon expérience, que ce mot est beaucoup plus employé en contexte polyamoureux que monogame. Seuls les enfants (ou les adultes lorsqu’iels s’adressent à eux) semblent coutumiers du terme : « alors est-ce que tu as déjà un·e amoureux·se ? ».

De ce que j’ai pu remarquer, les monogames non-marié·e·s / non-pacsé·e·s / non-concubin·e·s disent plutôt : « mon copain » / « ma copine » ou « mon chéri » / « ma chérie », parfois « mon ami·e ». On comprendra aisément le problème qu’il y aurait à reprendre les mots « copain » / « copine » ou « ami·e » dans un contexte polyamoureux. Si quelqu’un·e parle de ses copains, copines, ami·e·s, ou d’un copain, d’une copine, d’un·e ami·e, on pensera ces termes dans leur acception platonique. On n’a pas ce problème avec le mot « chéri·e·s ».

Pour ma part j’en suis un inconditionnel. Je trouve ce terme beaucoup plus inclusif de toutes les formes que peut prendre une relation. Et –pour ce que cela vaut– le dictionnaire est d’accord avec moi : on y parle d’aimer tendrement, d’affection(ner), d’attachement… Il n’est aucunement présupposé un « état amoureux » romantique et/ou sexuel.

chéri-e
Source : Robert illustré 2014

Par ailleurs, avec le mot « amoureux·ses », il est présupposé –peut-être à tort, comment savoir ?– que c’est l’autre qui vit cet « état amoureux » mais ça ne dit rien de notre vécu personnel, ce qui est quand même un comble… Avec le mot « chéri·e·s », on parle de notre vécu personnel et on est donc pleinement légitime.


On pourrait ne voir dans tout ça que du pinaillage linguistique sans importance mais le langage modèle les représentations et ces dernières influencent les émotions puis –avec celles-ci– les actions…

Le mot « chéri·e·s » permet de se focaliser sur ce qui, à mon sens, est central dans une relation, c’est-à-dire :

notre attitude intérieure personnelle envers l’autre ;

la matérialité amicale de la relation, qui est souvent la seule à perdurer longtemps, voire à se renforcer au cours du temps, et qui se décline notamment en partage d’intimité, engagement, attention portée à l’autre, confiance, soutien mutuel, échanges, tendresse, etc. ;

les motivations d’ordre amical –découverte d’affinités et de centres d’intérêt communs– qui fondent cela, et qui sont également les seules à jouir d’une certaine pérennité voire d’un renforcement au fur et à mesure que le temps passe.

Précisons que par amitié j’entends ici quelque chose de très proche voire synonyme de la notion d’amour compagnon décrite notamment dans les travaux d’Elaine Hatfield et de Robert Sternberg. Nous sommes loin de la « copinerie » de surface.

Il repousse à la périphérie :

l’attitude intérieure de l’autre envers nous, laquelle ne peut faire objet que de conjectures et risque donc d’être vécue comme une oppressive projection ;

la matérialité romantico-sexuelle de la relation, éphémère et/ou inconstante ;

les motivations d’ordre romantico-sexuel –aléas obscurs de la génétique, du vécu infantile et des normes sociales intériorisées– qui sont marquées par la versatilité, la fougue et la déraison.


Qualifier d’« amoureux·ses » les personnes avec qui on est en relation intime, c’est les définir sur une des bases les plus fragiles et incertaines qui soient : la romance et le sexe. C’est notamment faire reposer le statut relationnel de ces personnes sur la présence d’une attirance romantique et/ou sexuelle envers nous, et devoir redéfinir ce statut tôt ou tard quand ces attirances finissent par faner. Or, dans la plupart des cas elles finissent par faner ou en tout cas elles subissent flots et jusants. Dans la plupart des cas, ces attirances ne naissent pas du tout. Qu’elles meurent, fluctuent ou ne naissent pas, l’absence au temps T des dites attirances est toutefois loin de signifier l’absence de tout·e intimité ou engagement dans la relation. Sa richesse et son intérêt ne sauraient donc se limiter à ça.

Or, le risque me paraît réel de jeter le bébé de l’amitié avec l’eau du bain romantico-sexuel. L’amatonormativité n’est sans doute pas étrangère à cela. Mais l’amatonormativité, c’est également elle qui incite à distinguer essentiellement nos relations, suivant qu’elles comportent ou non des éléments de romance et/ou de sexualité.

Certes, on entend souvent dire des choses comme : « je préfère que nous (re)devenions ami·e·s », mais concrètement, il est bien rare que l’on passe d’amant·e·s à « best friend forever ». Dans le pire des cas on passe d’amant·e·s à ennemi·e·s juré·e·s. Dans le meilleur des cas on passe d’amant·e·s à vagues connaissances à qui on tape la bise et demande des nouvelles quand on læ croise par hasard au supermarché. Il y a un vrai hiatus relationnel causé par quasi toute rupture et il y a une vraie rupture causée par quasi toute interruption de la relation romantique et/ou sexuelle et il y une vraie interruption de la relation romantique et/ou sexuelle causée par quasi toute disparition des attirances romantique et/ou sexuelle respectivement –et bien souvent la disparition de l’une de ces attirances entraîne la disparition de l’autre. Tout cela s’enchaîne dans une succession impitoyable digne d’un jeu de domino…

Mais il y a pire que de rompre l’amitié en rompant la dimension romantico-sexuelle, c’est de se forcer à avoir du sexe et une romance contre son envie, parce qu’on se sentirait obligé·e à le faire en vertu du statut « amoureux » de la relation que l’on ne souhaiterait pas abolir.


Pourquoi parler de « chéri·e·s » et pas simplement d’« ami·e·s » ? Précisions d’emblée que le vocable ne me choquerait pas et que je l’utilise aussi, mais –amatonormativité oblige, encore une fois– l’amitié est souvent associée à quelque chose d’un peu fade (un peu plus qu’une connaissance sympa, et même un peu moins, surtout depuis que les réseaux sociaux en ligne comme Facebook se sont emparés du terme et ont fini de le galvauder), dont la dimension romantico-sexuelle, qui plus est, est exclue. Et là vient jouer une autre série de croyances limitantes, mais dans l’autre sens :

Si l’envie de relations romantiques et/ou sexuelles émerge au sein de la relation amicale, elle risque d’être niée, étouffée, par l’un·e des deux ami·e·s ou les deux, même si partagée, pour préserver le statut amical de la relation. Plus généralement, l’envie d’intimité un peu poussée, qu’elle soit émotionnelle et/ou physique, risque d’être envisagée avec suspicion dans bon nombre sinon la plupart des configurations amicales, surtout entre femmes et hommes –amatonormativité vous dis-je, et même, là, hétéronormativité– car cette intimité poussée sera associée à la sexualité et à la romance, quand bien même une intimité peut être très profonde sans être sexuelle ou romantique. Par le simple pouvoir des mots, ces différentes envies risquent même de ne pas apparaître du tout alors qu’elles seraient peut-être apparues dans une forme relationnelle dont le nom aurait ouvert cet espace logique. Alors quel est le problème me direz-vous ? Outre qu’il peut paraître dommage de se priver d’un champ d’expériences à explorer, le problème est aussi de créer un malaise si malgré tout une envie émerge chez l’un·e des deux et ne trouve pas écho chez l’autre et que c’est simplement la façon de nommer la relation qui interdit l’émergence de la dite envie. Précisons que les barrières mentales que nous nous créons doivent bien entendu être respectées mais elles n’ont rien d’universel ou d’universalisable. On peut s’inscrire avec enthousiasme dans une démarche d’exploration de nos limites, laquelle peut être cognitivement facilitée par une reconceptualisation de notre champ relationnel. Mais s’il est plus sécurisant pour soi-même de poser des limites symboliques aux envies et sentiments qu’on peut expérimenter dans le cadre de telle ou telle relation, c’est parfaitement admissible aussi.

L’envie de relations romantiques et/ou sexuelles –ou d’intimité poussée– peut survenir chez les deux ou un·e des deux, être assumée, mais être considérée comme incompatible avec l’établissement ou la poursuite d’une relation amicale. C’est particulièrement vrai lorsque les envies ne sont pas réciproques. En cas de réciprocité, il y a des cas où –surtout en début de relation amicale ou avant qu’elle s’établisse– la relation peut être finalement (re)définie comme amoureuse et ainsi autoriser ce type d’envie et sa concrétisation. Mais c’est au prix des inconvénients exposés précédemment au sujet des relations définies comme amoureuses. Si une envie de relations romantiques et/ou sexuelles survient dans une relation amicale établie depuis longtemps, c’est souvent perçu comme une sorte de trahison si cette envie est unilatérale. Ou disons au moins que ce n’est pas sans créer un certain malaise préjudiciable au maintien de l’amitié. « Ça ne sera plus pareil ». J’imagine que le spectre de l’aveu et de ce que l’un·e imagine qu’il suppose chez l’autre en terme de projections fantasmatiques et de frustration amère sème le trouble dans la complicité préalable –en tout cas du point de vue de celui·celle qui reçoit l’aveu. Læ soupirant·e rejeté·e peut semblablement trouver difficile de conserver une complicité avec une personne dont iel aura peut-être du mal à appréhender le sens et les motifs du rejet. Il se peut d’ailleurs qu’iel en tienne rigueur à la relation amicale elle-même. Ainsi, au moins une amie et une ex-partenaire romantico-sexuelle m’ont confié avoir de l’amitié une vision telle qu’il leur paraissait inconcevable à titre personnel d’éprouver du désir sexuel ou des sentiments romantiques pour des personnes avec lesquelles elles auraient développé préalablement une relation d’amitié. Une question d’inceste symbolique si je comprends bien. Pour elles, devenir ami·e de quelqu’un·e c’était un peu comme devenir son frère ou sa sœur au sens biologique du terme. Mais n’est-ce pas là une navrante intériorisation du mythe sexiste de la friendzone ? Il est vrai que le partage d’intimité tend à tuer le désir sexuel et les sentiments romantiques. Mais davantage qu’un tabou de l’inceste il s’agit là d’un état de fait, qui plus est pas nécessairement universel ni fatal. Ainsi que le note Françoise Simpère :

simpere

Enfin, à titre personnel (mais je sais ne pas être le seul), si j’aime le sexe en partenariat, je n’en aurais jamais avec quiconque si j’attendais de ressentir une attirance sexuelle pour le faire. En effet, je ne ressens jamais d’attirances sexuelles à proprement parler. Mes motivations pour avoir du sexe en partenariat sont d’ordre sensualo-esthétiques (l’autre m’est un minimum agréable à regarder et à toucher…) et surtout amicales (partage d’affinités et de points communs…) et c’est essentiellement les mêmes motivations que j’ai pour des activités physiques non-sexuelles comme faire un câlin platonique…

Je me reconnais bien dans ces mots tirés d’une brochure Infokiosques :

« Je me sens décalée ; je ne sors avec personne, j’ai des ami·e·s, plus ou moins estimé·e·s, qui m’apportent plus ou moins, à qui j’ai envie d’apporter plus ou moins. Parce que je les estime, et quand je suis heureuse de la relation amicale que je développe avec elles/eux, j’ai envie de leur signifier avec mes signes d’affection et de satisfactions : un massage, un bisou, un baiser, une longue embrassade, un câlin, des caresses, un sourire, dormir dans leur chaleur, ou encore avoir des relations sensuelles ou sexuelles avec elles/eux.

Il s’agit d’échanges tendres et multiples pour dire que je les apprécie, et non mettre en place une relation de couple ou des relations de couples plus ou moins ambiguës.

[…]

Au jour d’aujourd’hui, j’embrasse parfois certain·e·s de mes ami·e·s et ma maman sur la bouche, un tel, une telle ont parfois des relations sensuelles et sexuelles avec moi, je dors parfois dans la chaleur de certain·e·s autres, je serre très fort et sensuellement dans mes bras d’autres encore, il m’est arrivé de faire l’amour avec une amie et d’embrasser son ami dans le même temps, et demain je ne sais, peut-être seule…

Je désire beaucoup de mes ami·e·s, avec ceux et celles qui partagent ces idées nous nous laissons beaucoup de liberté – de possibilités – et nous savons qu’il y a cette tendresse. »


En guise de conclusion, je rappellerai en quoi je juge préférable d’utiliser le mot « chéri·e·s » plutôt qu’« amoureux·ses » pour qualifier les personnes avec qui on a une relation intime :

Ce mot ne préjuge pas des sentiments éprouvés par l’autre et de ce qu’iel donne dans la relation mais se concentre sur nos sentiments et nos actions.

Il met au centre la dimension amicale (amour compagnon) de la relation, laquelle jouit de la plus grande garantie de stabilité, de rationalité, d’existence…

Pour autant il n’interdit pas –sans la rendre aucunement obligatoire– l’ajout éventuel, régulièrement ou irrégulièrement, souvent ou rarement, d’une dimension sexuelle et/ou romantique.

Enfin, il n’oblige pas à faire reposer la matérialité de la dite dimension sexuelle et/ou romantique sur une motivation elle-même romantico-sexuelle.

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