J’écris cet article afin de faire le point sur ma manière de fonctionner et de ressentir par rapport aux relations interpersonnelles, afin d’être mieux compris et surtout d’éviter de susciter des malaises auprès de mes « ami·e·s proches » ou des personnes qui aspireraient à en faire partie (j’utilise des guillemets, non pour signifier que mes « ami·e·s proches » ne seraient pas vraiment mes ami·e·s proches, mais parce que, ainsi que vous allez le voir, iels ne sont pas tout à fait que ça à mes yeux, et la pertinence de cette étiquette dépendra d’un ensemble de facteurs indépendants de la nature de l’attirance émotionnelle que j’ai pour eux·elles).

Je pense qu’on peut dire de moi que je suis quoiromantique. Et c’est un vrai fatras dans ma tête car j’essaie de me raccrocher au langage et aux concepts du zedromantisme (la façon habituelle qu’ont les gens d’expérimenter l’attirance romantique) sans être zedromantique moi-même.

Je ne vais pas m’attarder sur une définition générale de ce concept de quoiromantisme, mais plutôt m’attacher à expliquer comment je vis concrètement mes relations avec les gens à titre personnel.

Le point fondamental c’est que je ne fais pas de différence entre l’amitié proche et l’amour romantique. Par amitié proche (ou amitié complice), j’entends une forme d’amitié engagée et basée sur un partage d’intimité physico-émotionnelle substantielle (mais pas nécessairement romantico-sexuelle). Telles que je vois les choses, c’est seulement la profondeur de l’intimité physique que l’on partage ou souhaite partager qui va faire passer, à un moment, aux yeux de la société, une attirance / relation, de la case « amicale » à la case « amoureuse » ou « romantique ». Mais le tracé exact de la limite m’apparaît comme fondamentalement arbitraire.


J’aurais pu commencer cet article ainsi :

Vous voulez être ami·e avec moi ? C’est une très bonne chose, mais je dois vous prévenir que si nous devenons ami·e·s proches je deviendrai amoureux de vous, ou plutôt : cela sera équivalent pour moi à être amoureux de vous, ou encore : selon la plupart des critères habituels de la société nous pourrons considérer que je suis amoureux de vous. Le fait est que je ne suis pas fichu de distinguer entre forte attirance amicale et attirance romantique [*].

Mais ce n’est pas grave car je n’attends rien de vous, à part que vous ne preniez pas la fuite et que vous compreniez le trouble émotionnel que ça risque d’engendrer chez moi dans certaines circonstances. Trouble émotionnel que je ne vous demande pas de gérer à ma place bien entendu !

Ce trouble émotionnel n’est pas lié à ce que vous pourriez penser de prime abord. Évidemment, quand on est amoureux·se, il est généralement préférable que ça soit réciproque. Mais ce n’est pas de cela dont il est question ici. Comment pourrais-je être troublé que vous me considéreriez comme un ami proche quand je serais amoureux de vous, puisque pour moi ces mots sont interchangeables et ne désignent pas des attirances distinctes ? Partant, je ne considère pas non plus qu’il existe des types d’interactions qui soient spécifiquement amicales ou spécifiquement amoureuses-romantiques.

Le problème que j’identifie généralement est lié à un des langages relationnels que je privilégie le plus lorsque je veux exprimer mon amour (au sens large du terme) pour quelqu’un·e ou pour que je me sente aimé par quelqu’un·e : le langage corporel. Pas en soi, mais dans son articulation avec le langage corporel d’autrui (sa profondeur absolue et surtout sa profondeur relative aux différents types d’attirances expérimentées).

tumblr_p4m0pj0o6x1x450kao1_1280Bien que ça ne soit pas une science exacte, j’associe généralement un degré d’intimité physique croissant à mesure que je me sens émotionnellement proche de quelqu’un·e (en raison de l’indistinction que je fais entre forte attirance amicale et attirance amoureuse-romantique, je parlerai à présent de façon générique d’attirance émotionnelle ou de proximité émotionnelle ressentie pour décrire ce que je ressens là où la plupart des gens ressentent des attirances amicales et/ou amoureuses-romantiques bien distinctes, ou pour qualifier les attirances amicales et amoureuses-romantiques d’autrui lorsque je souhaite faire comprendre que je les regroupe indistinctement dans le même paquet).

Pour illustrer cela, on pourrait dire que (grosso modo) :

  1. avec de simples connaissances, je me contenterai des gestes conformes aux conventions sociales (bise, poignée de main, uniquement pour dire bonjour ou au revoir ou pour remercier, etc.) ;
  2. avec des personnes que j’apprécie davantage sans être particulièrement intime avec elles, et qu’on pourrait qualifier de « copains » ou « copines », j’ajouterai éventuellement une accolade ou d’autres gestes comme toucher le bras ou l’épaule à diverses occasions ;
  3. avec des « ami·e·s » plus intimes, j’ajouterai des câlins, des bisous sur le front ;
  4. avec des « ami·e·s » assez proches, j’ajouterai des câlins plus longs, des bisous à différents endroits, se tenir par le bras ou par la main ;
  5. avec des « ami·e·s proches », j’ajouterai le fait de pouvoir dormir ensemble tendrement et de se faire des bisous sur les lèvres ;
  6. etc.

Cette échelle est à double entrée. C’est-à-dire que si je ne souhaite pas partager avec quelqu’un·e une intimité physique correspondant par exemple au niveau 4, cela voudra dire que mon attirance émotionnelle pour cette personne se situe aux niveaux 1, 2 ou 3 exclusivement. [**]

Un certain nombre de personnes fonctionnent de façon similaire, mais la plupart posent avec leurs ami·e·s (au sens d’une amitié et/ou attirance amicale bien distincte), à l’un ou l’autre endroit, une barrière symbolique, d’une façon quelque peu arbitraire qui tient compte notamment des usages en vigueur dans leurs groupes d’appartenance sociologique. Ainsi, en Russie, le baiser sur les lèvres est pratiqué sans distinction de sexe/genre entre deux personnes comme une manière de se saluer qui est signe de paix, d’amitié et de cordialité. Il n’a donc pas nécessairement de signification romantique ou sexuelle. En France, la plupart des gens ne vont guère au-delà du niveau 2 d’intimité physique avec leurs ami·e·s, même si leur attirance amicale pour eux·elles correspond aux niveaux 3, 4, 5, etc. Ils réserveront à leurs relations amoureuses les niveaux 3, 4 et surtout 5 d’intimité physique.

Berlin, East Side Gallery

J’ai pour ma part une façon un peu « russe » de fonctionner. Tant que le consentement libre, volontaire, enthousiaste et éclairé est garanti, les prescriptions de mon soi-disant groupe d’appartenance passent après l’expression de mon désir et de celui d’autrui. Je n’aime pas restreindre mes possibilités par des croyances limitantes infondées et imposées d’en haut. C’est moi qui aime, ce n’est pas l’ensemble du corps social à travers moi. Puisque, par ailleurs, je ne distingue pas entre forte attirance amicale et attirance romantique, les démonstrations physiques d’attirance émotionnelle que je souhaite donner/recevoir s’approfondissent naturellement à mesure que la dite attirance émotionnelle progresse, sans que je parvienne à identifier une limite pertinente à ne pas franchir… hormis, bien entendu, le consentement de l’autre personne, comme je l’ai dit.


Examinons à présent comment le langage corporel, ou plutôt les divergences dans son utilisation et le sens qui lui est donné entre moi et la plupart des autres personnes peut engendrer un trouble émotionnel avec mes « proches ami·e·s ».

Pour cela, imaginons que je sois dans une relation définie comme amicale avec une personne P. Cette personne P éprouve envers moi une attirance qui est, pour elle, sans ambiguïté amicale et non romantique et manifeste une envie d’intimité physique de niveau 4. Et moi, donc, puisque je ne distingue pas entre forte attirance amicale et attirance romantique, je vais éprouver, disons, une attirance émotionnelle que je vais tenter de labelliser plus précisément en fonction de la façon dont P envisage la relation et sa propre attirance ainsi qu’en fonction du degré d’attirance émotionnelle que je vais percevoir de part et d’autre, et qui sera matérialisé notamment par le degré d’intimité physique partagé souhaité de part et d’autre (cette labellisation peut donc fluctuer avec ces différents paramètres et la façon dont je les évalue, ce qui, en soi, peut déjà dérouter pas mal les personnes ne partageant pas mon mode de fonctionnement/ressenti, et pour qui labelliser une attirance comme amicale ou romantique sera une évidence liée à la nature même de la dite attirance).

Imaginons que le degré d’attirance émotionnelle que je ressens pour P soit au niveau 5. Je vais donc souhaiter une intimité physique de niveau 5. Je n’ai pas accès direct au degré d’attirance émotionnelle de P pour moi, mais je vais tenter de l’inférer par la manière dont elle l’exprime. Et la voie royale d’expression de l’attirance émotionnelle passe par le langage corporel pour moi.

Puisque P souhaite partager avec moi une intimité physique de niveau 4, je vais d’abord me dire que son attirance émotionnelle pour moi est au niveau 4. C’est dommage car pas exactement réciproque mais pas forcément tragique car je sais me contenter de ce qu’on m’offre. En l’absence de points de comparaison évidents, je me dirai que c’est peut-être tout ce que P est capable d’offrir dans l’absolu.

Comment vais-je labelliser mon attirance ? [***] Les seuls motifs de lui conférer le qualificatif d’amoureuse relèvent des conventions sociales qui réservent le partage d’intimité physique de niveau 5 (et donc, peut-être aussi, le niveau 5 d’attirance émotionnelle) aux relations amoureuses. Mais de mon point de vue, il n’y a aucun hiatus évident entre les niveaux 4 et 5. L’intimité physique entre les niveaux 4 et 5 est même plus proche qu’entre les niveaux 1 et 4 par exemple. Tout le reste : l’intimité physique que P souhaite partager avec moi et la manière dont elle qualifie sa propre attirance et la nature de la relation, relève ou peut relever assez facilement de l’amitié. Par conséquent, je labelliserai probablement mon attirance comme une attirance amicale juste particulièrement forte.

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Source de l’image : http://idemromanticism.tumblr.com/

Imaginons cependant que par d’autres canaux (par exemple le langage verbal), P me signifie qu’elle se sent amicalement proche de moi à un niveau 5 (ce que je comprendrai comme : émotionnellement proche de moi à un niveau 5). Chouette, ça matche avec mon propre degré d’attirance émotionnelle me dirai-je. Pour tenter de rendre cohérent cela avec le degré d’intimité physique que P souhaite partager avec moi, je vais me dire que P n’est simplement pas calibrée comme moi. Peut-être qu’elle s’exprime physiquement :

  • au niveau 4 pour une attirance émotionnelle au niveau 5 ;
  • entre les niveaux 3 et 4 pour une attirance émotionnelle au niveau 4 ;
  • au niveau 3 pour une attirance émotionnelle au niveau 3 ;
  • entre les niveaux 2 et 3 pour une attirance émotionnelle au niveau 2 ;
  • au niveau 2 pour une attirance émotionnelle au niveau 1.

Comment vais-je labelliser mon attirance ? Par rapport au cas précédent, j’ai presque une raison supplémentaire de la considérer comme amicale, puisque P la partage et que pour elle il s’agit sans ambiguïté d’une attirance amicale. Cela me confortera également dans le fait que le niveau 5 d’intimité physique est d’ordre amical, puisque même s’il n’est pas une conséquence naturelle du niveau 5 d’attirance émotionnelle chez P, il est une conséquence naturelle du niveau 5 d’attirance émotionnelle chez moi, et que ce niveau 5 d’attirance émotionnelle est amical, du point de vue même de P (ou en tout cas de ce que j’en comprends).

Imaginons à présent que P se retrouve assez rapidement à partager une intimité physique de niveau 5 avec un tiers T. Que va-t-il se passer de mon point de vue ? Deux possibilités :

  • Ou bien je vais recalibrer à nouveau ma représentation de l’appariement, chez P, entre son degré d’attirance émotionnelle et son souhait de partage d’intimité physique, et me dire que finalement, en dépit de ce que j’avais cru comprendre à travers d’autres canaux comme le langage verbal, j’en suis au niveau 4 de proximité émotionnelle ressentie de sa part, alors qu’avec T elle en est au niveau 5.
  • Ou bien je vais me dire qu’elle est effectivement à un niveau 5 de proximité émotionnelle ressentie avec moi, mais qu’elle est à un niveau 6 de proximité émotionnelle ressentie avec T.

Selon les deux possibilités, je vais me retrouver dévalorisé par rapport à T, au sein de l’échelle d’attirance émotionnelle. La seconde possibilité est évidemment préférable à la première, car le niveau d’attirance émotionnelle demeure réciproengrenage_007que. Sauf si entre-temps, à raison de l’évolution de la relation, j’en suis venu à expérimenter une attirance émotionnelle de niveau 6. Quoi qu’il en soit, je risque de me demander comment et pourquoi une attirance émotionnelle d’une telle intensité a pu se développer si rapidement, et à essayer de rechercher des raisons qui sont accessibles à mon système de compréhension, donc des raisons considérées comme amicales (partage de points communs et d’affinités), que je vais comparer aux raisons fondant mon amitié avec P.

Imaginons que P qualifie d’amoureuse ou de romantique son attirance pour T et la nature de leur relation. Cela ne va guère être éclairant pour moi sur un plan émotionnel vu que je ne distingue pas la forte attirance amicale de l’attirance romantique. Tout ce que cela va me dire, c’est qu’effectivement, P est davantage attirée émotionnellement par T que par moi. Pour moi, et converti en langage amical, cela reviendra à peu près à si P me disait : « c’est vrai que je te considère comme un ami (très) proche, mais pour moi, T est un·e ami·e encore plus proche ».

Puisqu’un élément de comparaison évident est introduit par cette situation, il est fort probable que je me sente un peu « en concurrence » avec T et que j’éprouve de la jalousie-envie, car moi aussi je voudrais possiblement être un ami de P aussi proche.

A ce stade, et puisque P ressent une attirance romantique/amoureuse pour T, cette jalousie-envie que j’éprouverai risque d’être perçue comme de nature romantique/amoureuse par P. En conséquence de quoi, la nature de mon attirance pour P risque également d’être perçue comme romantique/amoureuse par P. En raison de ces éléments, je risque de me dire que, tout bien considéré, c’est peut-être bien ainsi que je dois qualifier mon attirance.

Cela explique sans doute pourquoi je n’ai l’impression d’être amoureux que lorsque mes envies de partage d’intimité physique de niveau 3, 4, 5, etc. ne sont pas réciproques, en contexte « concurrentiel » ou de telles envies de partage d’intimité physique sont réciproques avec des tiers, et que dans le cas contraire j’ai l’impression plutôt de vivre une attirance de nature amicale (certes hors norme lorsque les envies de partage d’intimité physique transcendent ce qui est habituel dans une relation dite amicale). Cela explique donc pourquoi j’ai principalement ou seulement le sentiment de vivre l’aspect négatif – en totalité ou en bonne partie – des attirances amoureuses-romantiques et pas ou très peu l’aspect positif.


Ce que je décris ici n’est qu’un ensemble de réactions prenant appui sur mon fonctionnement émotionnel.

Intellectuellement, j’arriverai à dire qu’il n’est pas impossible que T et P « ne jouent tout simplement pas au même jeu » que celui qui se tient entre P et moi. Le degré d’attirance émotionnelle ressenti par P n’est pas nécessairement supérieur pour T que pour moi. Il se peut même qu’il soit bien inférieur. Si P manifeste une envie d’intimité physique de type 5 envers T c’est parce que l’attirance émotionnelle ressentie pour lui est romantique/amoureuse (alors qu’elle est amicale pour moi). Il se peut que cette attirance romantique/amoureuse ne soit même pas particulièrement poussée mais qu’elle suffise à cette envie d’intimité physique de type 5.

Il est même possible que P n’utilise pas du tout ou beaucoup moins le langage corporel pour exprimer ses attirances amicales, ou alors que ça ne soit pas son mode d’expression prioritaire / privilégié de ses attirances amicales.


Il n’est pas forcément évident, sans un certain travail sur moi, d’expérimenter dans ma chair et mon cœur la logique de ce raisonnement qui échappe à ma façon d’expérimenter les attirances émotionnelles. Ce travail, c’est cependant à moi de le faire.

Néanmoins, si et seulement si iels le souhaitent, mes « ami·e·s proches » peuvent toutefois, pour faciliter ce travail, tenter deux options :

  • Première option, la plus facile pour moi mais la plus difficile pour eux·elles j’imagine : essayer d’adopter mon langage corporel, dans sa sémantique et son usage (mais je n’ai pas envie de provoquer des crises de haut-le-cœur chez mes « ami·e·s proches » en leur demandant de partager avec moi des formes d’intimité physique qui les dégoûteraient !).
  • Deuxième option, qui me semble davantage accessible : définir avec moi une manière (éventuellement non-corporelle) de signifier leur degré d’attirance émotionnelle qui soit exclusive à nous, ou en tout cas exclusive à leurs fortes attirances amicales (afin de matérialiser une différence positive et pas simplement négative, de l’amitié vis-à-vis de la romance). Cela peut prendre différentes formes : un lieu réservé, un type d’activité partagée réservé, un bijou qui symboliserait notre amitié, etc. Peu importe, à partir du moment où cette forme d’expression ne serait pas galvaudée par un usage avec des partenaires amoureux·ses (surtout si les partenaires en question ne sont pas des ami·e·s aussi proches).
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Un tel document pourrait éventuellement servir dans le cadre de la première option précédemment mentionnée… et même de la deuxième (puisque tout ne passe pas par l’intimité physique dans ce qui est proposé).


[*] J’ai bien essayé différentes stratégies intellectuelles pour séparer les deux. Mais aucune n’a vraiment été concluante :

  • A une époque, je pensais qu’être amoureux·se, cela revenait à ressentir une envie d’intimité et d’engagement dans le cadre d’un sentiment amical / d’une amitié. De fait, c’est un peu comme ça que je tends à vivre les choses. Quand le niveau d’intimité et/ou d’engagement souhaité·e·s dépasse un certain niveau socialement convenu, je me dis que si ça se trouve je suis amoureux, essentiellement parce que c’est ce que la société me renvoie généralement comme étiquette. Pour moi, il suffit de concentrer de l’amitié pour faire de l’amour amoureux. L’amour amoureux ne désigne que les dernières graduations d’un thermomètre relationnel dont les premières graduations passent d’abord par l’indifférence, puis par la sympathie, puis par la camaraderie, puis par l’amitié… et enfin par l’amour amoureux. Le problème avec cette définition c’est qu’elle ne collait pas avec le vécu de nombre de personnes qui se sentent clairement intimes (au moins émotionnellement) et engagées avec leurs meilleur·e·s ami·e·s mais tout aussi clairement pas amoureuses d’eux·elles.
  • J’ai pensé aussi qu’être amoureux·se c’était un sentiment qui se définissait par son aspect passionnel, c’est-à-dire marqué par une forme de dépendance émotionnelle à l’autre et qui naissait suite à une sorte de pulsion aveugle ne tenant pas vraiment compte des caractéristiques de la personne et de nos aspirations relationnelles, mais tendant au contraire à l’idéaliser pour la faire ressembler aux dites aspirations, si bien qu’en amour amoureux ce n’était pas l’autre que nous aimerions mais nos propres processus psychiques projetés sur l’autre. Cela semblait corroborer un fameux proverbe qui dit que si on aime quelqu’un·e en sachant pourquoi on l’aime, alors ce n’est pas de l’amour amoureux, tandis que si on l’aime sans savoir pourquoi on l’aime alors c’est de l’amour amoureux. Dans un effort pour préciser le fonctionnement de cette « pulsion aveugle », j’avais identifié, en m’appuyant sur la littérature scientifique et mon observation de mes congénères, un ensemble de déterminismes génético-développementaux et sociaux, en lien avec la reproduction de l’espèce et des institutions dominantes (patriarcat, capitalisme, etc.). Et ces déterminismes faisaient passer au second plan l’individualité libre, volontaire, consciente et rationnelle, laquelle prévalait en amitié à travers le processus de découverte de points communs et d’affinités. J’étais assez satisfait de moi. J’y voyais de quoi revaloriser l’amitié. Mais, nouvel écueil, puisqu’il m’a été soutenu qu’il était possible de construire un amour amoureux de la même façon qu’une amitié (processus de découverte de points communs et d’affinités) sans pour autant qu’il s’agisse d’amitié, et sans que l’amitié proche s’en trouve automatiquement synonyme d’amour amoureux. Il pourrait donc y avoir deux phénomènes distincts qui, bien que basés sur un même mécanisme, conduiraient à deux résultats différents.

[**] La réciproque n’est pas vraie car il m’est possible parfois de souhaiter partager une intimité physique plus poussée que l’attirance émotionnelle correspondante. C’est alors le partage de ce niveau d’intimité physique lui-même qui m’attire, davantage que la personne avec qui je le partage.

[***] Ça peut paraître très bizarre d’être incapable de distinguer entre attirance amicale et attirance romantique et de décider (éventuellement) de qualifier ce que l’on ressent de l’un ou l’autre nom en appliquant une grille d’analyse fondée sur des critères objectifs extérieurs aux dites attirances (par exemple : causes de l’attirance, conséquences de l’attirance, point de vue de l’autre sur la nature de la relation, etc.). C’est pourtant ce que je fais souvent et régulièrement pour essayer de m’adapter au mieux aux attentes relationnelles communes…

Par un temps je pensais même, confusément, que la plupart des gens (sinon tout le monde) faisaient la même chose. Je pensais que quand quelqu’un·e était sûr·e de vivre de l’amitié proche ou de l’amour romantique pour quelqu’un·e d’autre, ce n’était pas lié à une différence de vécu de l’attirance, mais au fait qu’iel avait sérieusement réfléchi à la question, sérieusement étudié la situation. Je vais donner un exemple qui va peut-être faire sourire. Vers la petite vingtaine, je pensais que la différence entre l’amitié et l’amour romantique, ça consistait principalement dans le fait d’avoir ou non envie de s’embrasser sur la bouche avec la langue. Et, puisque l’aspect « spirituel » semblait acquis (les gens s’entendent bien, sont proches, sont complices, etc.), je pensais confusément que l’absence d’envie ne pouvait reposer que sur des critères matériels (esthétique, sensualité, santé, etc.) comme par exemple : une mauvaise haleine (ou du moins une haleine perçue comme telle), l’anticipation du fait que la salive de l’autre serait écœurante (en tout cas selon les goûts de la personne n’ayant pas envie) en vertu de considérations liées par exemple à son hygiène dentaire, des lèvres qui ne seraient pas visuellement attrayantes (en tout cas selon les goûts de la personne n’ayant pas envie, toujours), une probabilité de présence de microbes pathogènes conjecturée sur la base de différents indicateurs, etc. Je ne crois pas avoir verbalisé à aucun moment tout ça ainsi. Mais rétrospectivement, je crois que ça décrit assez bien mon attitude de l’époque…

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