Être sans étiquette, hors case, cela présente un goût de liberté et d’authenticité qui peut de prime abord être séduisant pour qui se revendique de l’anarchie relationnelle. Et cela peut aller jusqu’à la provocation de refuser l’étiquette même d’anarchiste relationnel.le jugée déjà trop enfermante.

Pour autant, à moins de renoncer à tous les mots du dictionnaire qui peuvent être considérés comme autant d’étiquettes et ne plus s’exprimer que par grognements, il semble y avoir une limite à cette démarche.

Comment exister socialement en tant que différent.e à la norme dominante si on n’a pas un langage qui permette d’exprimer cette différence ? Comment se reconnaître et se rassembler entre marginaux.les partageant des caractéristiques communes ? Comment faire poids sur la norme dominante afin de la déconstruire si on refuse de la nommer ?

Il semble en fait y avoir confusion sur un certain nombre de significations possibles du mot « étiquette » (qu’on pourra dans la suite du propos remplacer par d’autres mots plus ou moins souvent mentionnés à la place : « label », « catégorie », « case », « type », « boîte », « descripteur », etc.).

Les étiquettes qui nous intéresseront ici sont les étiquettes que l’on peut poser sur les relations que l’on établit ou les affects qui les traversent. Il me semble néanmoins que mon propos pourra être transposé à la question des étiquettes dans d’autres domaines (orientations sexuelles et romantiques, identités de genre, etc.). Quelques étiquettes courantes sont par exemple :

  • pour les classiques qu’on rencontre aussi fréquemment hors anarchie relationnelle : amitié, amour, amour romantique, amour platonique, relation amicale, relation amoureuse, relation romantique, relation platonique, relation sexuelle, amitié sexuelle, sexfriend, passion amoureuse, couple, relation de couple, crush, attirance sexuelle, attirance romantique…
  • pour les plus spécifiques qu’on ne rencontre pas fréquemment hors anarchie relationnelle : relation queerplatonique / quasiplatonique / quirkyplatonique, lush, plush, squish, smush, swish, relation « soft romo », amitié sensuelle, cuddlefriend, attirance sensuelle, attirance esthétique, attirance altérous…

Je pense que poser une étiquette sur ses relations peut se faire de plusieurs façons bien différentes :

  • Une étiquette peut être descriptive : on a une relation R au temps T avec une personne P. En prenant du recul dessus, on prend conscience que notre relation R – en fonction des caractéristiques qu’elle possède ou non – correspond à la définition du type de relation que l’on désigne par l’étiquette E. On pose donc l’étiquette E sur la relation R.

Exemple : Jean et Andrée sont en relation. En réfléchissant sur la nature de leur relation iels en viennent au constat qu’elle correspond au jour d’aujourd’hui à la définition du type de relation que l’on désigne par l’étiquette d’amitié. Jean et Andrée posent donc l’étiquette d’amitié sur leur relation.

  • Une étiquette peut être prescriptive : on a une relation R au temps T avec une personne P. Sur cette relation R il est posé l’étiquette E qui désigne un type de relation définie par un ensemble de caractéristiques possédées ou non. P et moi allons nous astreindre à faire coller au mieux la réalité de notre relation à la définition du type de relation désigné par l’étiquette E, en se forçant à y faire entrer ou sortir certaines caractéristiques de manière à ce qu’elle reste cohérente avec l’étiquette E.

Exemple : Jean et Andrée réalisent qu’iels ont envie l’un.e de l’autre sexuellement mais iels renoncent à satisfaire cette envie car iels estiment que ça dénaturerait leur amitié.

Selon un autre angle de vue :

  • Une étiquette peut être dénotative : on retient comme définition le sens littéral et seulement lui. En général, pour savoir si une réalité donnée correspond ou non à l’étiquette on va plutôt vérifier sa conformité à un ensemble de conditions nécessaires et suffisantes.

Exemple : Jean, après avoir vérifié dans le dictionnaire, ne voit rien qui s’oppose, dans la définition de l’amitié, à ce que celle-ci comporte une composante sexuelle.

  • Une étiquette peut être connotative : la définition englobe des éléments subjectifs, culturels, sociaux fréquemment associés à l’étiquette. En général, pour savoir si une réalité donnée correspond ou non à l’étiquette on va plutôt vérifier son « air de famille » avec des représentants archétypaux.

Exemple : Andrée fait cependant valoir à Jean que cette définition de l’amitié issue du dictionnaire est trop pauvre. La bonne définition de l’amitié, c’est celle qui est consacrée par l’usage majoritaire.


Comment situer l’anarchie relationnelle par rapport à ces différents types d’étiquettes ? S’il paraît évident que les étiquettes prescriptives y sont à bannir en ce qu’elles enferment et figent une relation dans une essence immuable qui vient dicter de l’extérieur aux concerné.e.s de la relation comment iels doivent la vivre ; en revanche il n’en est pas de même des étiquettes descriptives qui n’ont d’autre but que d’éclairer le réel et de faciliter la communication sans rien contraindre de l’extérieur. Ensuite, entre les étiquettes dénotatives et les étiquettes connotatives, les premières semblent les plus compatibles avec l’anarchie relationnelle car elles forment une base stable et objective à laquelle chacun.e peut se référer, ce qui évite les quiproquo sur ce qu’il convient d’entendre concrètement par tel ou tel type d’étiquette posée sur la relation. En outre, en cas d’étiquette prescriptive, le fait qu’elle soit seulement dénotative permet un plus grand degré de liberté car les définitions dénotatives sont moins contraignantes que les connotatives.

On objectera peut-être que les étiquettes connotatives sont plus démocratiques car fondées sur l’usage concret des gens, l’appropriation populaire du langage, donc une démarche bottom-up, là où les étiquettes dénotatives exprimerait l’autorité d’une élite déconnectée du peuple (Académie, etc.) qui viendrait contraindre le sens à donner aux mots. L’existence et le succès de projets encyclopédiques collaboratifs comme Wikipédia montre que des étiquettes dénotatives peuvent fort bien émerger d’un processus décentralisé s’organisant spontanément. A l’inverse, certains usages viennent parfois par être validés par des autorités académiques ou autres, ce qui fige et impose certaines étiquettes connotatives de façon top-down.

Pour récapituler, des plus compatibles aux moins compatibles avec l’anarchie relationnelle, nous avons :

  1. Les étiquettes descriptives dénotatives (compatibilité forte).

Exemple : Jean et Andrée sont ami.e.s parce que leur sentiment réciproque d’affection ne se fonde ni sur la parenté ni sur l’attrait sexuel. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir un attrait sensuel voire sexuel (il n’est juste pas fondateur et s’ajoute) ainsi qu’un partage d’activités sensuelles / sexuelles. S’il se trouve que l’attrait sexuel devient un fondement de la relation il y aura juste à changer d’étiquette.

  1. Les étiquettes descriptives connotatives (compatibilité faible).

Exemple : Jean et Andrée sont ami.e.s parce que leur sentiment réciproque d’affection ou de sympathie ne se fonde ni sur la parenté ni sur l’attrait sexuel et parce que, par ailleurs, il n’y a pas d’attrait sensuel/sexuel et pas de partage d’activité sexuelle. Jean a toutefois un peu de mal avec cette étiquette car pour lui, qui vient du nord, l’amitié n’est pas aussi tactile que pour Andrée qui vient du sud. Comme précédemment, la relation peut évoluer, occasionnant simplement un changement d’étiquette.

  1. Les étiquettes prescriptives dénotatives (incompatibilité faible).

Exemple : Jean et Andrée sont ami.e.s. En conséquence, leur sentiment réciproque d’affection ou de sympathie ne doit pas se fonder sur la parenté ou sur l’attrait sexuel. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir un attrait sensuel voire sexuel (il n’est juste pas fondateur et s’ajoute) ainsi qu’un partage d’activités sensuelles / sexuelles. S’il se trouve que l’attrait sexuel commençait à devenir fondement de la relation il y aurait un problème, il faudrait que Jean et Andrée empêchent cela pour sauver leur amitié.

  1. Les étiquettes prescriptives connotatives (incompatibilité forte).

Exemple : Jean et Andrée sont ami.e.s. En conséquence, leur sentiment réciproque d’affection ou de sympathie ne doit pas se fonder sur la parenté ou sur l’attrait sexuel et, par ailleurs, ne doit pas inclure d’attrait sensuel/sexuel ou de partage d’activité sexuelle. Hier, Andrée a voulu prendre dans ses bras Jean. Bien qu’il ne soit pas contre cette idée dans l’absolu, il juge que c’est inapproprié dans une amitié. Pour Andrée il est normal de prendre ses ami.e.s dans les bras. Tou.te.s les deux sont d’accord, néanmoins que leur relation ne doit pas inclure de sexe, même si iels en auraient envie, car ça serait contraire à leur amitié.