Le cybermilitantisme (de gauche notamment), lorsqu’il se déchaîne en mode contestataire (sous une forme ou sous une autre) au sein d’espaces virtuels fermés (groupes Facebook par exemple) peut parfois susciter des réactions qui paraissent de bon sens de prime abord : pourquoi rester quelque part où l’on ne se sent pas bien, dans un lieu “dirigé” par une ou plusieurs personne(s) dont on conteste la politique de (non-)modération voire la personnalité ? Certaines personnes conçoivent ainsi les lieux virtuels qu’elles administrent comme l’extension virtuelle de leur salon. De ce point de vue, tant qu’il n’y aurait pas de propos illégaux qui seraient tenus ou de menaces directes de casser la gueule à quelqu’un, ces personnes seraient parfaitement légitimes pour imposer leur propre fonctionnement sans avoir de compte à rendre à quiconque. Ce serait à prendre ou à laisser. Ainsi, se demanderont-elles, pourquoi ces “méchant.e.s SJW” ne se contentent pas de créer leurs propres espaces virtuels entre personnes LGBTI+, racisées, neuroatypiques, etc. plutôt que d’aller embêter sur leur “terrain de jeu” les amateurs.rices de “blagues sur les blondes”, etc. ? C’est à portée de clic de tout un.e chacun.e et c’est pas comme s’il fallait se partager un espace limité. Et puis sinon, il y a aussi l’option “bloquer”, et hop, on ne voit plus les personnes qu’on juge importunes. Certains espaces virtuels annoncent d’emblée : “nous ne sommes pas safe, vous êtes prévenu.e.s”, ou autre formulation du genre, pensant qu’ainsi ils ont pris toutes leurs responsabilités et que ça les dédouane de toute critique interne, puisque “vous n’aviez qu’à pas venir si c’est pour ensuite rouspéter sur “l’agencement du mobilier””.

Cet argument pourrait être valable si les personnes qui sont sur ces espaces virtuels étaient en quelque sorte des êtres virtuels elles-mêmes, n’existant pas en dehors d’Internet. Mais ça n’est pas le cas. Il s’agit bien d’êtres de chair et de sang, qui pourront agir de manière oppressive IRL (et là il n’y a pas l’option “bloquer” comme dans l’épisode “Blanc comme neige” de la série Black Mirror). Or, laisser exister de tels rassemblements virtuels sans les modérer d’une façon anti-oppressive va avoir pour conséquence de les raffermir, les renforcer, les rassurer et les décomplexer dans leurs conduites oppressives via la pensée de groupe. Et cela aura des conséquences bien concrètes une fois de retour à la vie réelle. Et parfois même avant, car certain.e.s “trolls” de droite (ou de “gauche” à la carte) sont peu prompt.e.s à appliquer aux espaces anti-oppressifs le “chacun.e chez soi” professé par certain.e.s de leurs pair.e.s et prendront un malin plaisir à se faire passer pour ce qu’iels ne sont pas, afin d’investir des espaces safe virtuels avant d’y foutre la merde. C’est pas comme s’il s’agissait simplement d’une question de goûts et de couleurs. Évidemment, il serait malvenu de s’inscrire dans un groupe de passionné.e.s de jazz, pour aller leur dire à quel point le jazz c’est nul. Mais que je sache, écouter du jazz n’augmente pas la propension à oppresser des gens.

Par ailleurs, pour que cet argument soit opposable, encore faudrait-il que les personnes qui le tiennent et l’utilisent l’assument jusqu’au bout. Or, sauf exception, je ne pense pas que ça soit le cas. Au nom du “c’est mon espace virtuel, je le gère comme je veux et faites pas chier”, sont-elles prêtes à admettre et à laisser proliférer des fora de néo-nazis “modérés” (“nan mais m’voyez, on pense juste que les juifs sont une race inférieure et on fait des blagues sur les chambres à gaz sur notre forum mais on ne projette pas de faire la peau à quiconque”), des groupes qui seraient interdits d’accès aux personnes handicapées, racisées, LGBTI+, pauvres, etc. (“nan mais on les respecte, on n’en veut juste pas dans notre groupe”), des sites donnant des conseils pour pratiquer le stealthing (“nan mais nous on donne juste des infos pratiques, après les gens sont responsables de ce qu’ils en font”), etc. ? Alors, sans doute qu’un certain nombre de ces espaces virtuels tombent sous le coup de la loi (encore que ça dépend sans doute d’où ils sont hébergés physiquement). Mais il serait peut-être judicieux de se demander pourquoi des lois de ce genre existent ? Si les rassemblements de personnes formellement consentantes partageant des propos et attitudes de nature oppressive entre elles ne présentent réellement pas d’effet concret oppressif sur quiconque n’y consentant pas, alors la question se pose.

J’anticipe l’objection : “Nan mais Anarchamory, t’es en train de défendre le bien-fondé de lois étatiques ? Je te croyais anarchiste !”. Alors, je ne dis pas que ces lois sont légitimes dans leur principe et totalement acceptables dans leurs effets. Je me borne modestement à suggérer qu’elles sont en partie une tentative de réponse imparfaite à un problème bien réel. Mais il est évident que sous un régime fasciste, ce sont les rassemblements antifascistes qui tombent sous le coup de la loi. Ensuite, en anarchie, ça ne serait pas forcément l’anomie, je pense même que ça serait tout le contraire de l’anomie. La coercition étatique serait remplacée par la pression sociale et culturelle. Au sein de notre société actuelle, je n’appelle pas à légiférer contre l’existence des espaces virtuels véhiculant des propos et attitudes de nature oppressive qui pour le moment ne tombent pas sous le coup de la loi. Je préconise d’utiliser les mêmes outils qui seraient généralisés en anarchie : la pression sociale et culturelle. Concrètement, l’usage de ces outils et la philosophie qui le sous-tend permettent de comprendre pourquoi, dans des espaces virtuels où on ne se sent pas bien et “dirigés” par une ou plusieurs personne(s) dont on conteste la politique de (non-)modération voire la personnalité, on peut néanmoins (à la mesure de ses forces) vouloir rester pour les transformer de l’intérieur en recadrant des gens, en rouspétant contre la politique mise en œuvre, etc. Ce n’est jamais qu’une instanciation concrète de ces outils et de cette philosophie. Et je terminerai ce billet par ce petit strip toujours aussi pertinent :